Bienvenue sur le blog de la Gentille sorcière.

Tante Alphonsine à l'hôtel Lutécia…

Alphonsine_accouche

4 fils. Tous les 4 dans la résistance sans lui en avoir jamais parlé bien entendu. Fort heureusement, elle protégeait déjà l’oncle Jules qui avait son réseau mais faisait léger (deux ou trois messages de temps à autre, sinon il était privé de sel, elle avait trop peur). Elle n’a jamais été inquiétée : elle prenait l’air tellement niais quand on l’interrogeait vaguement… Elle pensait naïvement et vraiment que ses fils étaient en dehors de tout cela… Alors que tous les mâles de la famille étaient en plein dedans, dont l’un aura son post à part parce qu’il était à part…

4 fils arrêtés un beau jour (pas le même mais à peu d’intervalle et deux par deux) et partis pour elle ne savait où. Une prison certainement. 2 seulement, de ce qu’elle en savait, étaient passés par le siège de la Gestapo et ça lui foutait tout de même les jetons. Pour les deux autres, elle ne savait pas, sauf qu’ils avaient été arrêtés ensemble, et que la maison avait été perquisitionnée en vain heureusement.

Elle a envoyé des colis semaine après semaine, elle assiégeait le mari de sa soeur de missives incendiaires pour qu’il se rappelle qu’il fabriquait du beurre, du camenbert, et tuait le port 365 jours par an. Il lui fallait de tout pour ses fils. Qu’elle envoyait à une adresse qu’on lui avait donnée avec des missives comme les écrivent les mamans aimantes. Les allemands ont bien mangé et jeté les lettres bien entendu.

Et puis le premier communiqué sur “certains prisonniers rentrant d’Allemagne” à l’hôtel Lutécia… Elle s’y est précipitée pour voir 10 morts vivants débarquer. Elle leur a posé juste une question “combien de temps avez-vous survécu ?”. Elle a fait ses comptes. Elle a eu peur, elle savait… Elle a déclaré à Mrs Morgan avoir vomi à n’en plus finir après ces premiers vagues entretiens, et avoir perdu le sommeil pendant une éternité…

Bien avant le 8 mai 1945, les choses vont vite, les libérations ont précédé l’armistice, petit à petit… On sait où étaient parties certaines personnes. D’où ils revenaient… Elle savait finalement qu’ils ne pouvaient revenir d’autre part ses fils… Ils étaient partis dans des camps de la mort, et point barre. Déterminée, elle y allait tous les jours tout de même à l’hôtel Lutécia, muette et résignée à faire partie des meubles, en attendant le rescapé au grand désespoir de l’Oncle Jules qui ne croyait plus à rien…

  • Retour de Louis. Ce n’est pas elle qui l’a reconnu, c’est lui qui a vu sa maman et lui a sauté dessus en lui faisant peur, qu’elle a ramené en pleurant et en se privant de manger et l’oncles Jules avec (le ticket d’alimentation était toujours en vigueur). Le médecin qui soutenait ce fantôme ambulant lui avait précisé qu’on avait fait le maximum pour lui mais qu’il n’était pas sorti d’affaire. Elle avait un oeuf coque par jour à lui donner rapport au voisin compatissant qui avait des poules et pas l’envie sur ce coup là d’en profiter un max (et qu’Alphonsine le dégomme un jour par hasard avec un 24)

  • Retour de Léon, en pire état que son frère. Les services sanitaires de son camp avaient été trop débordés pour le soigner assez longtemps. 3 mois pour le tirer d’affaire et récolter de quoi le nourrir aux voisins et amis. Là je ne sais pas ce qu’elle a fait. Je sais simplement que mon arrière grand père l’apiculteur lui a apporté lui même 10 kg de miel. Pas envie qu’un affamé de la poste (ça existe), chourre le colis précieux. Je sais aussi qu’elle avait du lait assez facilement en prenant son vélo et en faisant 20 km en dehors de Paris qu’une amie d’enfance lui donnait pour ses fils.

  • Retour des autres ? Jamais ! Jamais ils ne sont revenus. Elle n’a jamais su et l’oncle Jules non plus où ils avaient terminé leur vie, dans quelles conditions, et quand. Leur vie semble s’être arrêtée le jour de leur arrestation. Toutes les enquêtes sont restées vaines. Où sont-ils morts ? Quand ? Où aller se recueillir ?

Deux fils sur quatre de revenus, quelque part elle s’estimait heureuse, ils n’auraient pas tenu un mois de plus. Mais elle le disait toujours “le pire c’est de ne pas savoir”. On imagine tout ce qui a pu lui passer par l’esprit quand tout s’est sû, petit à petit…

Le plus extraordinaire est qu’un des survivants est toujours de ce monde et approche des 100 ans, avec toute sa tête… Je l’ai interrogé un jour, quand j’avais 18 ans, et lui ai demandé s’il regrettait.

  • Nous savions que nous prenions des risques, mais pas vraiment lesquels, pas à quel point. Si j’avais sû, honnêtement, et bien comme je n’ai rien d’un héros, je ne serais jamais rentré dans la résistance. Oh oui je regrette, Léon l’a toujours regretté aussi. Quant à Georges et Edouard, je pense malheureusement qu’ils ont vécu le pire. Là on voudrait revenir en arrière, mais c’est impossible… Oui je regrette…

Sinon, il n’en parlait jamais, ou au hasard des enfants refusant de manger, ce qui le révoltait toujours, lui qui pendant longtemps à récupéré les miettes de pain sur la table. Il a dicté ses mémoires à son fils il y a 15 ans : c’est pour la famille quand il aura rejoint les siens…

Alphonsine en avait vécu d’autres avec Oradour sur Glane, mais c’est une autre histoire…

La vie n’est qu’un long calvaire…

Posté le 23 mai '07 par , dans J'aime bien l'histoire.
Tags :

Commentaires »

Comment par Bruno
2009-02-04 15:19:31

C’est un trés beau texte…simple et émouvant

 
Comment par Calpurnia
2009-02-04 18:15:11

Bruno : parfois je me dis qu’il est injuste de devoir avoir à écrire des textes semblables…

 
Comment par Bruno
2009-02-04 20:43:24

j’avais cette image de corps décharnés en lisant ton texte, pour les soldats qui sont rentré dans les camps le spectacle a dû être terrible.
Est il juste de dire que ceci n’a jamais existé?
Gardons les témoignages

 
Comment par Calpurnia
2009-02-04 21:07:53

Bruno : cela a été un choc pour les soldats. Le haut commandement savait plus ou moins. CELA EXISTE ENCORE !

 
Comment par Bruno
2009-02-04 23:29:41

Oui, j’ai vu des photos au moment de la libération des camps, même des films, et j’ai lu aussi.
Ca existe encore, mais pas à ce niveau là, une telle organisation, dans le domaine de la collecte,de la torture, de l’extermination, de l’expérimentation…
Pas facile de faire débat, par com, et puis bonjour les mots clés…
C’est pas trés drole, et comme j’ai pas envie de casser l’ambiance, si tu veux bien en parler avec moi, tu sais comment faire

 
Nom (obligatoire)
E-mail (required - never shown publicly)
URL
Votre commentaire (smaller size | larger size)

RSS feed | Trackback URI