Ils étaient deux…

Ils étaient deuxIls étaient deux, cheminant côte à côte, dans cette région où les fermes ou mas, éloignés de la ville, abritaient des personnes qui parfois restaient des semaines sans se rendre à la ville précisément.

Des personnes qui vivaient en autarcie à une époque où l’on se contentait de peu dans un monde campagnard hostile. Des personnes pour qui le monde se résumait à un troupeau de chèvres ou de moutons, le rucher à surveiller, les cultures à faire prospérer.

Des personnes pour lesquelles un repas de fête c’était des chataignes grillées, avec le dernier fromage blanc de chèvre sucré au miel. Des personnes qui parlaient le soir à la lueur du feu de cheminée. Des personnes hors du temps.

Des personnes qui ne se rendaient à la ville que pour négocier un animal ou deux, du lait, du miel à meilleur prix. Des personnes qui ne voyaient que rarement le facteur, et ne lisaient pas les journaux…

Ils ne marchaient pas, leurs monture le faisaient pour eux. Et les bêtes portaient sur le dos le poids d’une souffrance et d’un devoir difficiles, à tel point que les cavaliers ne les pressaient pas. Les deux chevaux hahanaient dans la côte, même pas vexés par les chèvres gambadant à leurs côtés.

Bien sûr que tous les hommes avaient reconnu leur uniforme depuis le matin, sans comprendre. Mais il y a eu ce couple là.

L’homme savait depuis 14 jours qu’un danger le menaçait, rôdait. Il n’avait trop rien dit à sa femme de ce qu’il avait appris en descendant au bourg pour vendre 5 chèvres pleines. Il n’avait pas trop compris pourquoi un Archiduc assassiné pouvait menacer sa vie. Mais il avait palpé la peur des hommes et était remonté au mas avec celle-ci au ventre.

Quand il les a vus arriver il a compris tout de suite. Ces deux gendarmes tranquilles venaient lui apporter son avis de mobilisation, et il se souvenait qu’il aurait à rejoindre son régiment le plus vite possible.

Restait à l’annoncer à sa femme, sa toute jeune femme, celle qu’il aimait comme on aime quand tout simplement on ne sait qu’aimer.

L’enfant, leur enfant, regardait ces hommes inconnus apporter le malheur, son instinct très sûr le lui disant. Il y avait le cheminement des chevaux, l’air accablé des gendarmes, et puis tout à coup le père prenant sa veste en laissant tout en plan.

Et puis il y avait sa mère, à qui l’homme n’avait rien dit, mais qui avait bien senti qu’il n’était plus le même depuis qu’il était remonté de la ville la dernière fois.

Les gendarmes ont détourné les yeux en la voyant s’effondrer sur le banc à droite de la porte d’entrée. Combien de femmes blessées depuis ce matin ? Combien d’hommes ne sachant rien, et fauchés à tous les sens du terme par la nouvelle ? Combien de pleurs et d’incompréhension ?

Le Phil savait bien qu’ils lui apportaient son avis de mobilisation. Il leur a servi le coup de l’étrier, le 15ème depuis le matin, qui allait rajouter à leur accablement.

Et après leur départ, il est allé directement préparer son paquetage pour partir le plus tôt possible, comme il l’était indiqué, laissant une femme statufiée et un enfant ne comprenant plus rien à l’existence.

« Une petite promenade contre les allemands et je reviens ».

Il n’est jamais revenu.

Et la Phil, n’a jamais compris pourquoi on était venu lui prendre son homme, son amour, sa vie. Elle a tout laissé en plan en son absence, survivant jour après jour en l’attente d’une lettre, faisant la honte de ses soeurs ayant à coeur de tout faire marcher aussi bien, voire mieux, en l’absence de l’homme.

Quand le maire 16 mois plus tard est venu lui apporter le mortuaire, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. S’égarant par une nuit glacée dans la pierraille alentours où elle cherchait son mari, elle est morte à 24 ans d’une chute mortelle dans une crevasse que la neige dissimulait. Morte de folie, de l’absence, de l’injustice du monde.

Elle ignorait alors qu’un 11 novembre verrait venir la paix, enfin. Pour elle la guerre avait été perdue dès le départ de son mari, de son homme, de son amour. Elle ne pouvait pas mourir en paix, elle emportait la guerre avec elle pour l’éternité.

Elle ignorait alors qu’un jour le 11 novembre serait un jour béni par beaucoup car jour de congé.

Son Phil aussi, mort sur une terre froide à mille lieux de sa vie natale…

Cet homme non dépourvu de bon sens, qui n’a jamais compris qu’il devait mourir parce que l’on avait tué un archiduc si loin de chez lui, de cette France dont il était fier et qu’il vénérait.

Je ne sais pas si maintenant on comprend. Je ne sais pas si l’on peut vraiment se mettre à leur place, même un court instant. Maintenant on porte plainte parce qu’un soldat volontaire a été tué au combat. Maintenant, ces hommes et femmes happés par cette tourmente effroyables sont tous morts.

Maintenant il n’y a plus personne pour venir dire que c’était atroce, une génération sacrifiée, trop de morts et de chagrin.

Plus personne ne se souvient non plus de cette époque où l’on pouvait vivre loin de tout, ignorant le monde extérieur qui pouvait vous rattraper pour le pire…

Maintenant, il n’y a plus personne pour porter plainte. Et c’est pour cela que l’ETAT (qui est nous), commence à reconnaître les erreurs, les errements, les égarements, et l’absurdité.

De cette guerre inhumaine dont nous portons le poids d’une manière ou d’une autre, en toute conscience, ou sans le savoir…

Si dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer paraît-il…

0 réponse sur “Ils étaient deux…”

  1. Quel texte magnifique ! Je suis en larmes dès le matin !
    Bravo pour trouver toujours une idée pour nous rappeler pourquoi sont faits ces jours fériés. Et bravo pour re-situer si bien le contexte. Je suis sans voix, et trop émue, je m’arrête !

    1. On m’en a tellement raconté sur cette horrible guerre, que je ne risque pas de souffrir du syndrome « page blanche » concernant le 11 novembre…
      Et il est important de re-situer le contexte effectivement. Dans certaines régions, la guerre est tombée sur des hommes qui ne l’avaient pas vue venir…

  2. Je savais que je ne devais pas lire ce texte mais je l’ai fait et maintenant je pleure sur mon clavier,c’est superbe et ça dit tout.
    Tu es une sorciere.

    1. Sorcière ou pas, j’écris toujours ce genre de texte avec un serrement au coeur, et avec une pensée pour mes arrières grands parents que j’ai connus et qui m’ont raconté…

    1. Merci.
      Bien sûr qu’il est différent de ceux des années précédentes. Il y avait les isolés de la campagne, qui n’avaient rien vu venir et qui méritent leur hommage également…

  3. « Et c’est pour cela que l’ETAT (qui est nous), commence à reconnaître les erreurs, les errements, les égarements, et l’absurdité. »

    Qu’ils commencent par arrêter de refaire indéfiniment les même erreurs, errements, égarement, et absurdités à chaque fois ! Qu’ils réfléchissent un peu avec leur coeur et pas qu’avec des chiffres sur du papier ! Et le monde s’en portera mieux !!!!!!

  4. Les rapports entre les pays et les rapports entre les gouvernants et leurs peuples ont evolues. Dans certains endroits du monde c’est devenu plus calme. Il reste du chemin a faire dans d’autres.
    Ta plume a aborde de maniere trtes emouvante les separations forcees.
    alme

    1. Oui certains rapports ont évolué… Mais pas très loin de chez nous il y a tout de même des zones très à risques et du chemin à faire…
      Et ces séparations c’était sans doute le pire…

  5. Je ne sais pas… Je crois que le pire reste de retrouver la personne qu’on aime complètement brisée par ce qu’elle a vu et vécu, d’être impuissante à l’aider pour elle et de garder bloqué ce qu’il a en lui parce qu’il ne veut pas la blesser. Beaucoup d’hommes sont revenu bisés psychiquement quand leurs blessures (invalidantes) n’étaient pas uniquement physiques.

    1. Cela a été le cas de mon arrière grand père. Mais sa femme a tout de même préféré qu’il rentre, contrairement à tous les mâles de la famille.
      Il a été le seul survivant, gueule cassée, gazé, meurtri, mais vivant…

  6. Ta jolie note me fait penser a ce superbe téléfilm avec Romane Borhinger, que j’ai regardé hier soir. Peut être l’as tu vu?
    Je me suis rendue compte à quel point ils étaient dingues à cet époque. Que l’armée française puisse fusiller ses propres soldats pour refus d’obtempérer et montrer l’exemple, ça m’a sidérée!!

    La douleur de la séparation, du deuil et de son incohérence était criante de vérité dans ce film.

    1. Non hélas je n’ai pas vu ce téléfilm, l’antenne de l’immeuble nous jouant des tours…
      Pour être dans l’ambiance tout de même j’ai revu « les sentiers de la gloire » et « un long dimanche de fiançailles ».
      Que l’armée française ait choisi de fusiller ses propres soldats, on l’a caché longtemps à nos anciens…
      Pour moi le haut commandement militaire et haut commandement tout court, de l’époque, n’était qu’une assemblée de gros cons…
      Ils l’ont prouvé d’ailleurs en 40…

  7. Sur le cynisme de certains généraux de l’époque, il faut savoir que certains pensaient qu’il valait mieux que des soldats soient morts plutôt qu’ils soient laissé à ne rien faire. C’est comme ça qu’un général français de la Grande Guerre a volontairement envoyé plusieurs dizaines de milliers d’hommes à la mort pour ne pas qu’ils restent à rien faire. Véridique. Il a été limogé APRES la fin de la guerre mais trop tard pour ses « victimes ». Depuis les stratèges des nations avancées ont évolué sur l’intérêt de la vie de leurs hommes mais on doit rester vigilant quand-même.

    1. J’ai entendu parler de ces histoires. Les vies ne coûtaient rien à ces généraux. Jamais ils n’ont songé à une génération sacrifiée. Ils regardaient les terrains de bataille bien à l’abri, sur des cartes.
      Facile qu’une division ne devienne qu’un pion…
      On nous l’a caché longtemps, cela ressort bien trop tard pour eux…
      Où était passé la sagesse romaine ? Pas d’héroïsme inutile pour eux, protection maximum, une bonne bataille était celle qui avait fait le moins de morts dans leur camp…

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