11 novembre 1914

11 novembre 201211 novembre 1914

« Ma très chère petite femme,

Nous avons eu ce matin un engagement assez dur, mais j’en suis sorti indemne, et c’est dans un train qui nous emmène vers (censure) que je t’écris, à la lueur d’une lampe à pétrole.

En ce qui me concerne je suis en pleine forme, un peu fatigué, mais je pense que l’on nous emmène au repos pour quelques jours, cela ne nous fera pas de mal, car cette guerre me semble durer depuis vraiment trop longtemps.

J’ai reçu seulement avant hier ta lettre m’apprenant la mort du cousin Mac. Elle avait dû s’égarer. C’était un gentil garçon très brave, et je pense que ses parents malgré leur chagrin, pourront être fiers de leur fils qui a certainement montré son patriotisme et sa détermination avec courage.

Ma compagnie a pas mal trinqué, nous attendons des renforts, et ceux d’en face n’auront qu’à bien se tenir. Avec un peu de chance nous serons de retour pour fêter Noël en famille, et j’ai hâte de te serrer dans mes bras.

Il commence à faire froid, si tu pouvais m’envoyer une ou deux paires de chaussettes en plus du tabac, ainsi qu’une bonne écharpe, je serais vraiment à l’abri de tout. Je vais faire une petite lettre à mes parents, papa te la fera lire, je sais qu’il passe tous les jours voir si tu vas bien ainsi que mon petit gars.

Ton mari qui t’aime.

Emile »

Hélas Emile s’enfonce dans le passé, comme nous le ferons tous. Seule désormais, Mrs Bibelot, sa petite fille, se souvient de lui.

Hélas Emile ne sait pas que dans deux ans il sera gravement blessé, définitivement hors de service.

Hélas Emile ne sait pas qu’il faudra attendre encore 4 ans, pour que l’armistice soit enfin signée. Lui qui trouve que déjà cette guerre a assez duré.

Hélas Emile ne sait pas non plus quel sera le bilan de cette guerre, qu’il faudra attendre que toute une génération ait définitivement disparue pour que l’on sache enfin tout, ou presque tout.

Aux survivants on « épargnera » comme on le pourra les mutilés volontaires, les mutineries, les absurdités, les morts pour rien parce qu’il était inutile de les garder au repos. C’est à vomir.

C’est à nous de nous souvenir désormais, de rappeler cette guerre qui n’a épargné aucune famille, qui a mangé tant de vies, qui a fauché toute une génération, et qui devait être la dernière. A partir d’un certain moment c’était pour qu’elle soit la dernière qu’ils se battaient.

Je sais que Mrs Bibelot pendant le thé, prendra le relais des anciennes qui pleuraient sur leurs morts, en les évoquant. Je sais que je noterai scrupuleusement tous les souvenirs qu’elle a d’Emile (mort pendant l’occupation), et de ce que mon grand-père a pu lui raconter de ses souvenirs de la grande guerre.

Je ferai un petit détour par le monument aux morts de la commune, et j’y verrai des noms qui ne me sont pas étrangers.

Il fait beau, le soleil brille. C’est ici comme si même le ciel les avait oubliés.

Ayons une pensée pour eux…

6 réponses sur “11 novembre 1914”

  1. Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
    Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
    Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
    Un obus éclatant sur le front de l’armée
    Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

    Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace
    Couvrirait de mon sang le monde tout entier
    La mer les monts les vals et l’étoile qui passe
    Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace
    Comme font les fruits d’or autour de Baratier

    Souvenir oublié vivant dans toutes choses
    Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
    Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
    Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
    Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

    Le fatal giclement de mon sang sur le monde
    Donnerait au soleil plus de vive clarté
    Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde
    Un amour inouï descendrait sur le monde
    L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

    Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie
    — Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie
    De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —
    Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur
    Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

    Ô mon unique amour et ma grande folie

    Guillaume Apollinaire

  2. Cathy : nous ne voulons pas les oublier, mais jusqu’à quand cela durera-t-il ? La première plus grande boucherie de l’histoire de la guerre mérite pourtant d’être commémorée pendant encore des siècles !

  3. Le Nain : tu as décidémment en réserve des poêmes pour toutes les situations ! Félicitations…
    Perso, j’avais tout de même préféré Aragon, mais bon, je ne suis pas une référence en matière de poésie…

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