Marie Laure…

J’ai remarqué que dans la vie, nous rencontrons tous un jour ou l’autre une situation extraordinaire, digne d’un film alors que tout le monde dirait que le scénariste avait du voir la vierge avant d’écrire l’histoire et fumé l’intégralité de la moquette. Ou bien qu’il avait fumé l’intégralité de la moquette avant de voir la vierge.

Marie Laure travaillait dans une petite société depuis 10 ans. Elle s’était arrêtée 3 ans après avoir mis au monde des triplées conçues de manière normale, un cauchemar, puisque nés 14 mois après l’ainée….Et puis son chef n’avait pas supporté les triplés et les 3 ans d’absence, et surtout son retour qui éjectait la remplaçante avec laquelle il entretenait des relations torrides et plus que louches…

Vers 1985, ça se faisait déjà de pousser quelqu’un à la démission. On en parlait moins par contre. Marie Laure commença à vivre un histoire abominable au travail. Impossible de démissionner : c’était une chançeuse et son mari l’avait quittée sans le vouloir en lui laissant sur les bras une petite fille de 18 mois, des triplés de 4 mois et une petite assurance vie qu’elle avait forcément épuisée, pendant le congés qu’elle était obligée de prendre. Nourrice pour 3 = salaire.

Marie Laure donnait beaucoup : du sourire, de la bonne humeur, des conseils demandés. Marie Laure avait un don très sûr et quand elle disait « j’ai un pressentiment, une intuition », nous prenions des notes pour vérifier après. Nous avions donc sympathisé fortement, moi la sorcière un peu voyante et elle tout simplement voyante.

Son Truchon à elle, finit par la virer malproprement. Elle était en pleine procédure prud’hommale, dans une mouïse pas possible avec ses quatre gosses, quand elle a reçu un appel : elle était compatible avec un leucémique en attente de greffe urgente.

Ca, elle se doutait que cela arriverait un jour. Alors qu’elle donnait tout bêtement son sang, elle avait été contactée par le centre de transfusion. Groupe, rhésus, sous-groupes : elle avait tout pour être compatible faute de mieux avec beaucoup de personnes. On lui avait donné une chance sur 10 000, ce qui est énorme, après avoir pratiqué des examens complémentaires.

Elle se rend à l’hôpital, avec quelque part au fond d’elle même un curieux sentiment. Le don est anonyme. Donneurs et receveurs ne sauront pas qui… C’est certainement souvent dommage. A son sens c’était à revoir… Voir le visage de qui vous a sauvé la vie, voir celui que vous avez contribué à sauver, dans le cas des dons faits de notre vivant, cela devrait être autorisé.

RV pris en urgence, on procède aux prélèvements obligatoires pour vérifications. Appel dans le cabinet du médecin avec qui elle discute. A ses réponses, à son air gêné, à la manière dont il parle, elle comprend tout à coup que le malade qu’elle peut sauver est en ces murs. Dans cet hôpital même, cas de figure très rare.

Elle pose la question, mais évidemment le médecin ne répond pas. Elle doit revenir le surlendemain. Si les résultats sont positifs, on effectuera le prélèvement de moëlle le plus vite possible. Qu’elle vienne avec son sac.

Elle confie les triplées à sa soeur, la « grande » à sa mère, et se pointe avec sa valise, avec toujours cette curieuse sensation. C’est bon, elle est compatible avec un petit garçon de 8 ans. Le prélèvement sera fait à 16 heures, car le don pourra être fait immédiatement. Ce petit garçon de 8 ans, est donc bien là, dans cet hôpital.

Elle se mettra en pyjama le plus tard possible Marie Laure. Elle pose son sac dans sa chambre et part en pédiatrie enquêter. Avec toujours une curieuse sensation. Il y a la chambre 14 dans laquelle elle rentre en ayant frappé. Un petit garçon d’environ 8 ans, et sa maman. Un petit garçon tout pâle qui n’a pas l’air bien du tout. Elle s’excuse, comme les deux fois où elle s’est arrêtée : elle cherche un petit garçon en attente de greffe de moelle.

« Oui c’est lui » dit la maman « heureusement, il y a un donneur ici même. Il recevra le don tout à l’heure ».

Bien sûr qu’elle regarde le petit garçon. Elle a envie de lui dire, de leur dire « c’est moi »… Fugitivement, elle regarde le nom sur la fiche accrochée au bout du lit et se crispe : c’est le nom de Truchon. Un nom de famille rare.

La porte s’ouvre derrière elle, et comme dans un cauchemar elle voit Truchon rentrer. Non pas l’homme abominable qui la harcelait et voulait sa peau, un père abattu, ruiné. Mais elle ne revit que des mois et des mois de souffrances. Souffrances d’autant plus fortes qu’elle avait perdu son soutien, son épaule. Désormais on l’appelle « Veuve Y »

Truchon se fige

  • Qu’est-ce que vous faites ici ?

  • Je suis venue donner ma moëlle à un petit garçon de 8 ans

  • …maintenant que vous savez que c’est de mon fils qu’il s’agit, vous pouvez partir…

  • la mère se lève …

  • non je ne partirai pas. Si cela avait été vous, oui, je suis certaine que je serais partie, mais votre petit garçon ne m’a rien fait, et sa mère non plus. Je sais maintenant que je serai votre pire cauchemar : celle à qui vous avez fait tellement de mal et qui a sauvé votre fils. Je sais que vous ne pourrez jamais le regarder sans penser à moi et que vous regarder dans la glace sera difficile… C’est ma pire vengeance.

La greffe a pris. Marie Laure a refusé de recevoir les parents pendant son hospitalisation de 2 jours, couverte de fleurs qu’elle l’était par la mère sans doute. Elle est rentrée chez elle avec les fleurs, le coeur gros quand même, parce que revoir l’autre… C’était trop difficile. Et que l’on peut être bon et se poser des questions. Elle avait contribué à sauver les gènes de Truchon qui avait aussi été un enfant innocent.

Le prud’homme s’est arrêté net, sur une transaction 4 fois supérieure à ce qu’elle demandait. Et un matin dans sa boîte aux lettres, un chèque de Truchon à son ordre, de 350 000 F avec un acte notarié pour les impôts.

Le prix d’une vie, de la vie d’un fils. Et Marie Laure n’a pas déchiré le chèque. Ca c’est dans les films…

La vie voulait tout simplement être clémente avec elle pour une fois. Elle n’avait rien exigé, elle avait juste dit qu’elle deviendrait « le pire cauchemar ». Il est réel qu’elle aurait pu partir, refuser de donner sa moelle condamner l’enfant à la mort et le père au chagrin éternel. Le père le savait et connaissait sa culpabilité.

Elle me l’a confié un jour « quand j’ai vu ce môme livide et maigre, sachant que je pouvais le sauver, je n’aurais pas pu me débiner ». Mais Truchon qui avait l’âme mauvaise a pensé que lui était capable de se débiner. Puisqu’il a pensé spontanément que c’était ce qu’elle allait faire. Du coup, il a préféré payer.

Mais peut-être a-t-il du mal à se regarder dans la glace tout de même…

4 réponses sur “Marie Laure…”

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