Bon anniversaire ma petite soeur !

La_maternit__53271420Tu seras toujours pour moi, la petite soeur, même quand je n’aurais pas car je ne les aurais jamais quand j’aurais 95 ans et toi toujours presque 11 ans de moins que moi (14 avril – 9 mai, la marge était courte pour les 11 ans).

Je me souviens de l’annonce d’un « bébé » arrivant. C’était tout con et ça c’est mal goupillé pour les parents qui voulaient taire l’évènement. J’étais tombée dans les pommes en août. Mon premier évanouissement mérite que je le raconte.

C’était la campagne, chez le grand père apiculteur ou presque… On se lavait à l’eau froide dans l’évier de la cuisine, j’étais en train de me laver les dents quand je me suis sentie toute drôle. J’avais 10 ans (je sais que c’est bête…). Tout bourdonnait, ma vision se brouillait. Maman me parlait et je n’entendais pas ce qu’elle me disait, j’étais « toute drôle ».

J’avais l’air tellement niaise que Mrs Bibelot a cru que je me fichais d’elle et elle m’a flanqué une claque (mère indigne !). Sur cette claque je suis tombée dans les pommes, ce que j’étais de toutes manières en train de faire… Mon souvenir est le cri de maman « grand mère au secours, elle s’est évanouie ! ». J’étais rétamée dans la cuvette dans laquelle les chiens buvaient. Aucun souvenir de la claque. Juste le « je me sens toute drôle » et la tête dans la cuvette, et maman hurlant, persuadée qu’elle m’avait fait tomber dans les pommes avec sa claque.

Elle pleurait en attendant le médecin appelé en urgence (un vieux médecin sage qui suivait la famille depuis ma naissance), en me demandant pardon. Elle était persuadée qu’elle avait provoqué mon évanouissement par sa claque. Avantage de la chose : elle a modéré après sa main leste… Inconvénient, j’étais mal de voir ma mère pleurer et me demander pardon… (et un traumatisme, un !)

Le médecin ne trouva rien de mieux que de me prescrire la première prise de sang de ma vie… Je me souviens de l’infirmière se déplaçant pour procéder à l’opération. Re-tombage dans les pommes… mais là tout le monde faisait l’habitué de service…

Tout normal apparement, et maman 2 semaines après, prenant rendez-vous chez le médecin. J’étais inquiète, je pensais qu’il était question de moi. J’avais forcément une leucémie pour le moins et l’on me taisait la chose… Je demande à maman si elle va voir le médecin pour moi, et elle me répond « oui » (à l’époque les parents étaient maladroits, aujourd’hui cela n’existe plus…).

J’étais donc fatalement inquiète et à espionner. Et puis voici papa rentrant du boulot (hé ho, hé ho). Nous étions tous dans la cour à savourer ce soir d’août non caniculaire. Il prend la main de maman, l’interrogeant d’un regard.

« Oui » dit-elle simplement.

Je ne sais pas pourquoi j’ai oublié ma leucémie aigüe et compris que maman allait avoir un bébé… J’avais dû en entendre et en comprendre inconsciemment. Je me suis levée en dansant « on va avoir un petit frère ou une petite soeur ! »…. Papa a haussé les épaules sans conviction « n’importe quoi ma chérie ». Mais j’étais certaine. Les adultes en présence d’ailleurs étaient moyen à me contrarier.

Le surlendemain, dîner chez Mrs Morgan. Question d’elle et réponse de maman « oui ». Et là, la grand mère qui met les pieds dans le plat « vous voulez un petit frère ou une petite soeur ? ». Et Jean Poirotte de râler « fallait vous taire Morgan, on ne le leur avait pas dit… ». Ben oui, 9 mois c’est long à passer, et ils souhaitaient nous le déclarer le plus tard possible (loupé)

Et ainsi vint au monde le 14 avril 1969 la der des der pour les parents. A 23 H 16 très exactement. Je m’en souviens comme si c’était hier. Mrs tricot était arrivée pour s’occuper de nous, à l’alerte tardive, Mrs Bibelot étant la spécialiste de l’accouchement en retard pour cause de date mal fixée rapport à des cycles fantaisistes (maintenant ça n’existe plus, les échographes vous annoncent la minute près de la conception), et nous avons sû le matin du 15 que c’était une petite fille. Mon frère pleura parce qu’il voulait un petit frère pour jouer aux billes avec. Il constata avec consternation au retour de la mère et de la petite soeur, que cette dernière était incapable de jouer aux billes, qu’elle n’avait même pas de dents, et qu’elle ne gargouillait même pas en français…

Moi j’ai pouponné à mort pour la première fois de ma vie, ce qui ne m’empêcha pas quand on me mit Pulchérie dans les bras, à changer pour la première fois, de ressembler à une poule qui a couvé une clef anglaise. Alors que j’avais changé ma soeur des milliers de fois, sous l’oeil approbateur de maman…

Et la naissance de ma petite soeur nous a bien fait rire, un jour où nous avons retrouvé chez tante Hortense, une carte postale de Mrs Bibelot, datant de juillet 1968.

« Vacances excellentes, 14 juillet magnifique, retraite aux flambeaux, feu d’artifice, etc… »

Le etc est passé à la postérité dans un éclat de rire général….

Bonne anniversaire ma petite soeur.

Le miel de mon enfance…

Lorsque j’étais petite, mon grand père (celui-ci) avait une quarantaine de ruches. Il tenait son matériel et son amour des abeilles de son père et avait tenu à garder « ses ruches ».

Il n’était pas apiculteur à proprement parler, car c’est un vrai métier. Il se contentait de surveiller ses ruches aux hasards de ses nombreuses promenades, de leur donner à boire pendant une sècheresse et de les protéger du froid certains hivers rigoureux (il en perdit les 2/3 en février 1956 où il fit -20° pendant tout le mois, malgré tous ses efforts).

Il « levait » les ruches dès le premier week-end d’août avec Jean Poirotte, commençant par celles du fond du jardin, dont une était toujours « méchante », ce qui nous empêchait d’aller gambader dans les poireaux. J’adorais le voir préparer son matériel dans « la pièce au miel », qui en a gardé pendant des années l’odeur… J’adorais voir les hommes s’équiper avec tout le bataclan, sortir du sac de patates à brûler (pulvériser la fumée pour neutraliser la ruche le temps de lever les hausses, et non, ça ne tue pas les abeilles. Elles prennent peur, se gavent de miel, se préparent à quitter la ruche en bourdonnant et hop on retire les hausses et on se tire, du coup elles restent).

Première arrivée de « hausses ». Papa empoignait le couteau à désoperculer et m’envoyait chercher tatie chérie dont le rôle était traditionnellement de tourner la manivelle de « l’extracteur ». Nous les mômes, bravions les abeilles ayant suivi « les méchants », une assiette à la main pour récupérer ce que nous appelions « des gâteaux de miel », à savoir de la cire alvéolée dégoulinante de miel liquide. Le grand père s’occupait de récupérer les dits gâteaux pour les mettre dans « le maturateur ». Papa mettait les cadres dans l’extracteur (une sorte de grosse centrifugeuse). Dès qu’il était plein, tatie tournait la manivelle et le miel coulait à flots.

Cela s’étalait pendant tout le mois d’août, Jean Poirotte ne pouvant s’y consacrer que le WE + une ruche tous les soirs. Une ruche donnait en moyenne 40 kg de miel. Mon grand père le vendait à pas très cher : ce n’était pas pour lui une activité lucrative. Nous en consommions beaucoup et nous adorons toujours cela.

J’ai vu arriver les premiers champs de colza. Nous avons découvert que le colza durcissait le miel, il fallait le mettre en pot très rapidement (c’était donc du mille fleurs). Il y avait les ruches du fond du jardin qui donnaient du miel de tilleul, 3 magnifiques tilleuls trônant chez le voisin du fond… que nous mettions en pots à part pour notre consommation personnelle. Il y avait la tournée des ruches à faire toutes les semaines quand le grand père acceptait de nous emmener (des enfants ça fait du bruit dans les bois), celles méchantes ou non, à abreuver ou non, mortes ou non (l’hiver, il posait son oreille sur la ruche pour vérifier qu’elle était bien vivante et savait si oui ou non), et surtout les appels au secours de personnes chez qui un essaim venait se poser, ceci 7 à 8 fois entre le mois de juin et de septembre.

Un essaim qui quitte la ruche c’est très impressionnant. Un jour nous en avons eu un chez nous qui venait du jardin pour s’installer dans le cerisier de la cour, sous lequel mon arrière grand mère faisait la sieste. Les abeilles se gavent de miel pour suivre la reine qui va partir. Elles ne piquent donc pas quand elles essaiment car elles sont gorgées de miel, elle « bourdonnent » très fort d’où le bruit impressionnant d’un essaim en vol qui est sans danger. Elles suivent avec précision la reine et s’aglutinent sur elle dès qu’elle s’est posée, généralement sur une branche d’arbre sous lequel quelqu’un faisait sa sieste… Là elles commencent à s’activer, il faut intervenir.

Je les ai accompagnés plus d’une fois… Ils partaient avec une ruche neuve à laquelle on mettrait des hausses l’année suivante seulement, le temps que la ruche se constitue et puisse vivre d’elle même. Papa ou le grand père montait dans l’arbre comme il le pouvait, et à la main, décrochait l’essaim qui tombait direct dans la ruche. Une fois la reine à l’intérieur, toutes les abeilles s’y engoufraient allègrement et c’était une ruche de plus. Juste espérer que la reine ne viendra pas se poser sur l’épaule de celui qui s’occupe de l’essaim, parce que tout le monde va suivre. Mon grand père évaluait le nombre d’abeilles au poids de l’essaim (1 kg = 10.000 abeilles) et apparement ne s’est jamais trompé (important pour savoir quand la ruche risque de traverser une mauvaise période)

A une certaine époque les gens appelaient les pompiers qui détruisaient les essaims… Petit à petit, mon grand père n’a plus renouvelé ses ruches et nous avons arrêté le miel.

Que de bons souvenirs et je me dis que j’ai entendu mon dernier essaim en juin 1999, alors qu’il se posait dans l’arbre qui donnait sur mes fenêtres chez Truchon & Co… Là on a fait venir un apiculteur qui a procédé comme je l’avais vu faire souvent….

Nous avions en tête mon frère et moi, de reprendre un jour cette activité (mais chacun dans notre petite tête). Nous ne l’avons malheureusement pas dit à notre grand père, qui tenait à son matériel comme à la prunelle de ses yeux (soi-disant), pour le donner un jour à un copain de son voisin. J’étais verte et mon frère aussi. Quand nous l’avons sû il était trop tard et il a été consterné lui-même. Pourquoi diable ne pas lui avoir dit que nous pensions reprendre cette activité ?

Ce sont tellement de souvenirs, finalement j’y pense un peu tout de même (pour quand Truchon m’aura virée)… J’y pense depuis longtemps à racheter du matériel et à avoir des ruches. Sauf que, vous le savez peut-être, mais les abeilles sont malades.

Chaque année il en meurt des millions et des millions de par le monde. Les apiculteurs n’arrêtent pas de tirer la sonnette d’alarme devant la mort de leurs ruches qui s’accélère. C’est une catastrophe écologique en vue, due à un virus (qui peut se traiter) et surtout aux multiples cochonneries qui sont répandues dans les champs et dont nous profitons aussi (bien évidemment, mais nous pour l’instant ça ne nous tue pas, ça fait juste baisser la fertilité et nous ne sommes pas en voie de disparition, et on mange n’importe quoi, pas le choix…).

Hors ne venez pas me dire « je n’aime pas le miel ». Si le miel représente un marché, l’abeille elle est le pilier de la pollinisation. Sans elles, si elles disparaissent, ce seront des milliers d’espèces végétales qui disparaitront. Adieu cerises, pêches, pommes, poires, abricots, et j’en passe je ne suis pas non plus une encyclopédie du monde végétal. Et paradoxalement certaines cultures qui les tuent, ne pourront plus, sans elle, être produites…

Je vous invite à faire une recherche gogolesque sur la disparition des abeilles. J’en ai trop lu, j’ai la flemme de mettre un lien (je ne sais pas lequel choisir) et trop mal au coeur… Alors que j’étais partie d’un bon souvenir, avec des odeurs dans la tête, mon père encore jeune, mon grand père encore là, et le bruit de l’extracteur tournant avec tatie rigolant…

« Quand les abeilles auront disparu, les humains n’auront que cinq années à vivre sur cette planète ».
Albert Einstein
(je suis peut-être bête, mais je pense que ce monsieur était très intelligent et très lucide…)

La vie n’est qu’un long calvaire. Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? Ce ne sont plus nos petits enfants qui auront à faire face aux problèmes. C’est peut-être, sûrement, déjà nous…

Ce soir je me suis arrêtée sous un cerisier en fleurs… « Avant » c’était un boudonnement incessant. Là : rien ou quasi rien. Si les abeilles sont mortes il n’y aura pas de cerises… Pas de prunes, pas de tout un tellement de choses que j’ai envie de faire quelque chose…

Et par pitié, si vous avez le bonheur de croiser un essaim. N’appelez pas les pompiers, mais l’apiculteur le plus proche…

Edit du 12 avril 2007

News

Une commission d’enquête sur les abeilles

Une quarantaine de députés de tous bords demandent une commission d’enquête parlementaire afin de faire toute la lumière sur la surmortalité des abeilles, a annoncé le député-maire de Vienne Jacques Remiller (UMP), qui a déposée mardi une résolution en ce sens.
Le député-maire de Vienne a souhaité qu’une décision de principe soit prise avant la fin de la législature pour que la commission d’enquête soit opérationnelle au début de la prochaine, lors d’une conférence de presse.

« L’apiculture vit depuis dix ans la plus grave crise de son histoire en France et en Europe », a souligné M. Remiller, précisant qu’en France, 1.500 apiculteurs, amateurs et professionnels, cessent leur activité chaque année, 5.000 emplois étant ainsi menacés.

La production française de miel a chuté de 10.000 tonnes depuis dix ans, soit 1.000 tonnes par an, a ajouté le député.

Et « la surmortalité des abeilles continue alors que les produits incriminés (Gaucho et régent TS) sont suspendus depuis deux ans », a-t-il fait remarquer.

Le député a indiqué que cette commission devra évaluer les décisions prises depuis dix ans pour enrayer la surmortalité des abeilles, juger de la bonne utilisation des fonds européens par la filière apicole et définir une politique nationale de sauvegarde des abeilles.

 

 

Mardi 20 Février 2007

Ceux qui ne sont pas comme les autres.

Handicap_s_57520743Il faut en parler un jour. C’est important pour soi et pour les autres. C’est important pour moi, car dans mes chroniques, elle apparaîtra forcément.  C’est avec un peu d’émotion que je vais vous parler de ma soeur juste cadette, juste derrière moi, celle à cause de qui j’ai refait pipi dans ma culotte à 18 mois (et oui, à l’époque des couches à laver à la main, les enfants étaient propres très tôt).

On ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas de naître, où, quand et comment, ses frères et soeurs on ne choisit rien du tout, la liberté est à mon sens une utopie.

J’ai peu de souvenirs de ma toute petite enfance. Tout commence vraiment avec la conscience du fait que la cadette n’était pas comme les autres. « En retard » disaient les médecins, dupant au passage mes parents, car un retard ça peut éventuellement se rattraper.

Cela a commencé par une anorexie du nourrisson, ce qui intéresse diablement Delphine qui travaille dur là dessus vu qu’elle fait des études de psycho et que l’anorexie c’est son truc de prédilection (elle doit vouloir comprendre comment on peut ne pas manger). J’ai comme un vague souvenir de mon père la faisant manger (ma soeur) pendant des heures en lui chantant des chansons, et de maman pas disponible pour la même raison. Je la détestais cette petite soeur. Cela reste très vague et très flou. Il y avait d’autres choses à vivre. Après cela a été pour elle les terreurs du soir et papa lui tenant la main des heures en lui chantant doucement une chanson. J’étais jalouse, j’étais seule, j’étais malheureuse.

Papa et maman se sont vraiment remués pour elle, parce qu’il y avait peut-être quelque chose à faire vraiment. Les premiers spécialistes consultés ont été pessimistes : elle ne saura jamais parler correctement, jamais lire, jamais écrire. A l’époque on regardait maman de travers en se demandant ce qu’elle avait bien pu faire pour ne pas avoir cette enfant venue trop tôt après une première grossesse, et « voilà le résultat madame ». Elle en a pleuré plus d’une fois, car non, elle n’avait rien fait contre cette grossesse. Elle n’avait pas fait de mal à son enfant. Elle n’avait pas tenté un avortement. Mais tout est toujours de la faute de la mère !

Maman s’est battue comme un diable et mon premier souvenir vrai était que moi je devais aller à l’école (et je m’y sentais abandonnée par elle) parce qu’elle emmenait ma soeur chez une répétitrice, tous les jours. Une femme qui lui a appris à parler, à reconnaître les couleurs, à compter, et tout en tas de choses. La science de mes parents était impuissante face à ce qui la bloquait. Ils ne savaient pas débloquer ce qui ne voulait pas en elle. Mais bon, elle a su parler, apprendre à lire et à écrire, compter. Elle était dans une classe spécialisée non loin de chez nous. Mon frère changea d’école pour l’accompagner et la protéger de la méchanceté des autres. Car l’anormal attire chez les enfants la pire férocité.

J’ai réalisé tardivement que pour moi c’était une norme que d’avoir un enfant différent à la maison. Aucune de mes copines de classe ne savait ce que c’était que d’avoir un malade ou un « différent » à vivre tous les jours. C’était normal pour moi les classes spécialisées, le devenir incertain, les répétitrices, l’espoir qui fait vivre. Car devant les progrès malgré tout faits, on parlait toujours de retard… C’est pas sympa. Parce que mes parents se disaient que si à 15 ans elle avait l’âge mental d’un 9, à 22 on irait beaucoup mieux…

Moi j’avais ma soeur avec qui je ne faisais rien de spécial. Elle était différente et c’est vraiment la honte (face à la férocité des autres) de trimballer avec soi du différent qui fait que le lendemain, tout le monde va nous traiter de folle. Cela doit exister encore. Moi on me l’a fait. « Ta soeur cette folle, tu dois bien être folle aussi !!! » en dansant une ronde diabolique autour de moi. On s’isole un peu. Surtout que les parents attendent beaucoup de celle qui n’a pas de problème (et à quoi bon le leur reprocher aujourd’hui, ils étaient si jeunes et si désemparés). J’en ai gardé une phobie de la foule ou de la réunion même de personnes amies, trop importante. Comme si tout à coup on allait me refaire la ronde infernale…

Est venue l’adolescence et le casse tête pour les parents. Vous pensez peut-être que les structures abondent, qu’il n’y a que l’embarras du choix. Vous avez tort. Mes parents avaient trouvé une classe spécialisée mais qui ne pouvait la prendre que jusqu’à 16 ans. Ils insistaient régulièrement pour que je la sorte avec moi et mes amis, mais pour la première fois je faisais front avec opiniatreté. Il était hors de question que j’impose ma soeur aux autres. D’où disputes et menaces. Rien n’y a fait et aujourd’hui je ne le regrette toujours pas. Un jeune de 18 ans n’écoutera pas la complainte du « j’amène ma soeur, ça lui fera du bien de se sentir normale… »

Après ses 16 ans, basta, démerde toi les parents… Un lycée privé sur Maule qui pouvait la prendre, la mère supérieure ayant bien compris le problème. Mais pas la mère inférieure qui la ridiculisa devant toute une classe à lui poser une question à laquelle elle ne pouvait pas répondre et l’humilia pendant deux heure. De toutes manières la crise devait venir.

Chute verticale avec un grand V. On sait ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Elle a fait sa première crise de « schisophrénie » géante, et nous avons été priés de venir la récupérer vu qu’elle ne voyait que les yeux de la mère inférieure et qu’elle avait peur. Hôpital psychiatrique pour ce que le psychiatre de service (cela remonte, maintenant tout serait différent) appelait « dépression nerveuse ». Remède : cure de sommeil chez les parents : les parents c’est l’idéal pour tout : non ? les fossés de Vincennes sont par là ! Il fallu un autre médecin la trouvant en pleine crise pour ordonner une ré-hospitalisation point barre… Nous ne savions pas ce qu’elle avait, car l’autre s’obstinait avec sa « dépression »…

Un centre trouvé sur Nantes (Coucou Dom !), s’occupant des gens comme elle, du mieux qu’il pouvait. Pas trop au point non plus, mais elle y est resté 7 ans, et existe-t-il le « au point » ? comme s’il y avait une solution à tout…

La séparer totalement de la famille pour qu’elle puisse « évoluer » était un de leur thème de prédilection. Etait-il le mieux pour elle ? Convoquer les parents une fois par mois pour essayer de  comprendre ce qu’ils avaient fait de mal quand elle était petite pour qu’elle en soit là était-il le mieux pour eux ?, surtout que les parents n’avaient pas le droit de la voir ? Nous avons tous développé à cette époque une psychose du psy qui persiste encore chez certains. Et elle en a gardé une addiction pour maman qui a dû tant lui manquer, qu’elle en est devenue pathologique (elle ne peut pas aller faire pipi sans demander l’avis de sa mère)

Et l’angoisse des parents grandissant après le premier pépin cardiaque de papa : qu’allait-elle devenir ? Le centre a éjecté ma soeur à la seconde crise. Il eut été préférable de prévenir la famille que les crises reviendraient, et de plus en plus fréquentes, et de nous dire enfin QUOI au lieu de s’abriter derrière le secret médical. Quand nous en sentions arriver une (crise), personne ne nous croyait. Maintenant on nous croit. Quand on tire le « bip alarme », on se penche sur le cas, c’est écrit en gras et rouge dans son dossier que personne ne veut se débarrasser d’elle mais que si l’on signale qu’il y a un problème, c’est qu’il y en a un.

Un espoir, après Nantes, en Belgique sur une fondation de la reine F…. Refusée, car trop instable. Elle va bien un moment (avec camisole chimique) et puis rentre en crise, à tuer tout le monde… Combien de fois suis-je allée la voir avec Mrs Bibelot, à l’hôpital psychiatrique du coin ? Je déteste cet endroit. J’y ai souvent déploré le manque de structures en France. L’HP ce n’était pas pour elle. Il y a forcément autre chose.

Il est anormal ? C’est bon jusqu’à 16 ans, 30, 60…. Si c’est impossible à assumer, tuez-les tous, faites comme les nazis et gazez les ! (premières expériences nazies sur les handicapés. Sauf que les allemands se sont révoltés : c’était leur famille, merde ! pas des juifs étrangers)

Un mieux. CAT, appartement associatif. Rechute et à chaque fois c’est plus bas que la marche la plus basse précédente… Et là un centre qui peut la prendre. Handicapés mentaux, physiques, ils sont les bienvenus jusqu’à leur mort. Soulagement des parents.

C’est là qu’elle vit désormais. Ils ont comprit que l’exclure en punition parce qu’elle a gifflé un soignant n’est pas une solution (surtout que là on la renvoit chez les parents qui ne peuvent rien). Ils sont reliés direct à l’hosto psy qui a son dossier. Elle vient passer des vacances chez les parents et des WE aussi. Nous savons qu’un jour il nous faudra nous la partager mon autre soeur, mon frère et moi. Mais comment le vivra-t-elle ? Sans maman elle est perdue… C’est son repère, sa parole, sa foi.

Tout ça pour dire quoi ? Que quand j’avais 18 ans, j’aurais bien aimé parler maquillage, draguage, et verts paturages avec ma soeur. Sauf que pour moi une soeur c’est : soit la petite (trop petite pendant longtemps, avant que l’on ne se retrouve entre adultes), soit celle juste derrière moi avec laquelle je ne pouvais rien partager. Que je ne sais pas ce que c’est que d’avoir une soeur quasiment de son âge avec laquelle on peut faire plein de trucs, qu’il en manque une. C’est peut-être à cause d’elle que les disputes des filles m’ont fait longtemps si mal, elles qui ont la chance s’être proches et de bien s’entendre finalement.

Je la regarde simplement parfois, le regard un peu vide, sous camisole chimique sous peine qu’elle ne se tue et quelqu’un au passage, vivre une vie de merde et souvent je me dis que ce n’est pas juste. Pourtant quoi que je puisse faire, il y a toujours un moment où elle m’énerve et je m’en veux après.

Au moins elle vit et malgré mes références, elle profite de la vie, à sa manière. C’est en la regardant que je me dis que la vie en elle-même est importante. Elle a ses joies si éloignées des miennes mais qui existent… Je n’arrive pas à les comprendre… Si je prenais le quart de ce qu’elle prend en médicaments, je dormirais toute la journée c’est clair, mais elle vit. Elle s’angoisse toujours pour un rien malgré la camisole chimique. Sa vie n’est qu’une longue angoisse, mais elle ne vit que par elle… Certains impatients attendent qu’elle rattrape son retard et du coup ils l’engueulent. Ca m’arrive parfois et après j’ai honte. J’ai été habituée à ce mot « retard ». Et longtemps j’ai pensé qu’un jour finalement, elle serait comme moi… J’ai trop de deuils à vivre, je ne peux pas vivre celui d’une soeur.

Et puis je me console en me disant qu’à une certaine époque, on l’aurait flanquée dans une cellule dans d’atroces conditions, laissée délirer à en mourir, mise dans une cage ou brûlée vive.

Mais bon, nous n’en sommes plus là, mais je pense que la France a du retard à rattraper… Question structures, ça laisse à désirer… (délirer)

Je sais que je ne suis pas la seule à connaître cette situation…. Il faut simplement oser en parler…. Chaque famille est unique, mais elle est notre norme.

Et vous qu’en pensez-vous ? Vous n’avez pas l’impression qu’il plane toujours comme une culpabilité dans les familles qui hébergent un être différent ? ET si le ciel l’a voulu et que vous ne connaissiez pas, y avez-vous déjà songé ?

Et pour le frère, la soeur de ces gens différents, il y a le poids de la culpabilité à porter : celle de n’avoir pas ces problèmes là, d’avoir finalement « de la chance et pas le droit de se plaindre ». Un peu comme la culpabilité du survivant qu’un de mes grand pères rapporta d’Allemagne en 1945…

Une sorcière pas drôle sur ce coup là…

Mon palpitant et moi…

Coeur_LS015908Le palpitant, pour l’ignare c’est le coeur… Il se trouve que j’en ai un (je suis vraiment nulle), et tout à coup c’est l’horreur, l’horrification extrême (je vous l’ai dit et répété, il faut suivre…)

Jusqu’à il y a peu, je ne me rendais même pas compte qu’il existait (mon coeur). Il faisait son boulot, tranquille, peinard, dans son coin. Comme mon estomac. Je ne pense pas à digérer : il fait tout seul. C’est comme pour le pancréas et le reste. S’il fallait y penser ce serait invivable. Le cerveau se charge de tout : le boulot qu’il se cogne sans syndicat, c’est l’horreur quand on y pense. Tout ce qu’il gère, sans jamais se reposer, admirons au passage, mais pas trop longtemps, il était question de mon coeur…

Du côté coeur, j’ai deux possibilités et deux hérédités potentielles :

Jean Poirotte hyper tendu depuis l’âge de 20 ans, qui nous a fait un cactus dans le myocarde (bien avant l’âge que j’ai actuellement) + tout ce qui est dans le manuel du parfait cardiologue (qui déclare à la famille anxieuse « il est costaud !!! »), et qui se balade désormais avec un défibrillateur dans le pli de l’épaule (c’est là que ça se pose ce truc), connecté directement dans le coeur pour lui flanquer des décharges électriques quand ça déconne. Pile à changer tous les deux ans (sans ce truc, il serait mort depuis longtemps, là on aime le progrès).

Mrs Bibelot à qui l’on a trouvé une légère anomalie sur le trucgramme quand elle s’est fait retirer la vésicule (z’avez qu’à suivre). Elle s’est décidée à consulter au bout de 6 mois (tout de même, c’est dire comme elle flippait). Electrocardiogramme normal, du coup on lui a posé un truc à mesurer la tension pendant 24 heures, qui bippait dès qu’il se mettait en route et dès qu’il avait terminé (fichée définitivement chez ses commerçants favoris  + une nuit blanche). Tout normal. Du coup on lui fait une échographie cardiaque (ce que le cardiologue fait à Jean Poirotte après avoir pris 4 tranxxènes 50) tout à fait normale. Ne reste à la cardiologue (pour Mrs Bibelot) qu’à lui faire faire un électrocardiogramme d’effort. Comment qu’elle va y aller puisque tout est normal… La sécu n’a pas besoin d’elle pour son déficit.

Moi jusqu’à présent je n’avais fait que de l’hypertension gravidique. Ce n’est pas que c’est hyper grave, c’est que c’est relatif à la grossesse (utérus gravide = vous êtes en cloque). Sinon, hors grossesse, j’avais une tension de rêve (12/7 ou 11/6) et un coeur battant assez lentement (« vous avez fait du sport ? » « Vi » (sans préciser : il y a longtemps et pas tant que ça) « Ca se voit »). Même grande fumeuse… Le médecin hésitait à me suggérer d’arrêter la cloppe dès fois que mon coeur batte encore moins vite et que ma tension baisse…

Et là depuis quelques temps la tension ce n’est plus ça du tout. Je suis restée 9 mois sans voir le médecin. En février 2006, tension normale, alors que les fois précédentes il l’avait trouvée un peu haute mais sans trop de soucis. Là c’est genre 16/9. Des palpitations certains soirs. Je sais que mon coeur existe. Tout à coup cela s’emballe. Mon poul n’est plus à 50 mais à 280 au moins. Je le sens galoper dans ma poitrine mon coeur. En fait je mens. Il se ballade entre épaule gauche et rotule gauche, il prend une place folle, et on dirait qu’il essaye de se déplacer sur la droite par moment… (sur le coup je me sens mutante)

Tout le monde va me dire « avec Truchon qui te perturbe, c’est normal ». Sauf que j’ai déjà eu mon avocat préféré qui me perturbait encore plus, sans que le palpitant ne se mette à palpiter tout à coup. Et puis ça date déjà d’avant les fêtes. Ca le prend comme ça… Je le sens battre. Le poul monte à 180 minimum (en fait je n’ai pas la patience de compter, mais je ne suis plus à 60 ça c’est certain).

Evidemment le Dr Acromion déteste avoir une patiente qui passe de « tout parfait » à « ça s’emballe » et « tension anormale ». D’autant qu’il suit Jean Poirotte également. Il m’a déclaré l’avant dernière fois qu’il n’allait pas me laisser comme cela éternellement… Sauf qu’avec les pilules roses, cela devait rentrer dans l’ordre si cela venait du stress. Ben non… C’est même paradoxalement quand je suis hyper zen que ça se déclenche (ou alors c’est là que je le ressens ???). Dernière visite pour cause de stress et traitement à suivre et mettre au point (toujours à cause de Truchon), la tension en est maintenant à 17/10 et là il a fait la grimace définitivement… Parce que si c’est le stress qui me fait monter la tension, on peut considérer que du dimanche midi au vendredi soir, j’ai les artères qui trinquent…

Bref, j’ai le palpitant qui palpite un peu trop et c’est pas top. Et vous, vous connaissez le coeur que l’on sent tout à coup et qu’on voudrait mettre au congélateur pour avoir la paix ?

Et le top du top c’est que pour la prochaine visite il lui faut des analyses. Une prise de sang à faire pour vérifier les autres facteurs de risques. Une prise de sang. Je ne sais pas comment j’ai pu les supporter sans broncher et sans appréhension pendant des années, depuis 15 ans c’est l’horreur (en fait depuis qu’en allant donner mon sang, l’infirmière m’a loupée avec son pieu, une vraie boucherie et mon précieux 0 égatif répandu n’importe comment). Une prise de sang. Des coups à me flanquer un 25 de tension et à me faire crever au laboratoire… Comme il faut être à jeun en plus, je ne pourrai même pas prendre un truc rose avant d’y aller… Un samedi matin 10 heures sera donc le jour et l’heure de mon décès prématuré, (10 heures le RV pour une prise de sang, ça les labo adorent, ce n’est pas l’heure où ils sont débordés par les prises de sang, il semblerait que tout le monde se lève tôt, même le samedi. Sauf moi… mais pour mon dernier jour, souffrez que je fasse la grasse mat…).

A bien y réfléchir pour faire gagner du temps à tout le monde, il faudrait que cette prise de sang ait lieu au cimetière devant le caveau familial ouvert devant mes proches dûment recueillis… Comme je ne veux pas terminer à l’hôpital psychiatrique, je n’émettrais même pas cette suggestion… (je clamse au cimetière, on referme le trou, et on n’en parle plus…)

Je dois revoir le Docteur Acromion après ce prélèvement diabolique avec mes résultats. Souhaitez-moi bonne chance… (oui, je sais, il y a pire, mais bon là, c’est le pompon… pour moi…)

La vie n’est qu’un long calvaire

Mrs Tricot

Simone_02Vous la connaissiez déjà, il me manquait un nom pour elle, que j’ai trouvé ce soir en constatant que j’avais commencé un tricot (une écharpe) il y a environ 4 ans, qui attend que je le termine (ben quoi, j’ai toute la vie devant moi et la planète se réchauffe…).

Elle tricotait super bien, c’est elle qui m’a donné des leçons et tout appris, et donc, elle sera Mrs Tricot, la femme du « prisonnier« . Elle m’aurait terminé cette écharpe en moins de deux tout en regardant la TV (encore que de nos jours devant les programmes mirifiques, on peut se laisser distraire…)

Delphine lui ressemblait petite, tout en tenant maintenant du côté de son père (quoique, il y a quelque chose). L’hérédité est vraiment curieuse.

Je l’ai bien bien connue, puisqu’elle a décidé de nous quitter bien plus tardivement que son mari qu’elle aspirait à rejoindre.

Quand je repense à elle, qui m’a beaucoup parlé et beaucoup raconté, je me dis qu’elle est peut-être la personne que j’ai connue qui était la plus pleine de contrastes.

Elle avait un côté timide par exemple, et complexé… Un trop beau restaurant, une trop belle boutique… Ce n’était pas « pour elle ». Elle s’y sentait mal à l’aise, elle ne le « méritait » pas. Alors que mon grand père du temps où il était là, trouvait tout à fait normal de s’offrir le meilleur quand il en avait les moyens durement gagnés.  Elle était par contre tout à fait capable de rappeler un groupe (même à l’air louche) quittant la plage pour signaler que laisser des bouteilles et des sacs plastiques c’est une honte et qu’il y a des poubelles plus loin… Quitte à se faire lyncher par le groupe, rien à battre, elle disait ce qu’elle pensait et tenait tête.

C’est elle qui m’emmenait à la messe de minuit. La religion l’avait rattrapée après le retour de son mari de captivité. Cela avait scié ses parents (incroyants au possible), qui en avaient déduit qu’elle avait dû faire un voeu, genre « s’il revient c’est que dieu existe ».

Elle avait toutes les trouilles et tous les culots.

En juin 1940, après la débâcle, elle reçut une carte interzone de mon grand père. La carte où l’on cochait les mentions utiles « je suis mort (vivant), gravement blessé (en bonne santé), prisonnier (dans une maison close), dans tel bled (censuré) » et… C’était super la carte interzone ! Cela permettait généralement de savoir que l’autre était vivant point barre…

En plein dans la zone interdite le grand père ! Un coup de bol que la carte soit arrivée et qu’elle sache où il était. Vous ne connaissez pas l’existence d’une zone interdite à cette époque là ? Z’avez qu’à aller voir sur gogole, je ne fais pas non plus prof d’histoire ici.

Timide ou pas ? la voici préparant son expédition pour aller libérer son mari. Elle a préparé ses affaires, les vêtements civils de son mari, trouvé de faux papiers (on admire, c’était avant l’invention du scan, de phototruc et de l’imprimante super) pour lui, confié mon père à ses parents, et est partie pour la zone interdite. Les trains s’arrêtaient à la frontière (de la zone interdite, suivez un peu tout de même !). Là elle s’est habillée en paysanne et a fait du stop sur le bord de la route, jusqu’à ce qu’un paysan la prenne en charge dans sa cariole…

Comme elle l’a béni cet homme, de l’avoir conduite où il fallait et de lui avoir promis de la prendre au retour, avec un chargement capable de dissimuler un prisonnier évadé. Elle a retrouvé son mari et nous disait parfois (après un petit coup de blanc tout de même) « il y a des nuits qui comptent dans une vie ».

Lui a refusé de la suivre sur le chemin du retour. On lui avait dit que s’il s’évadait, la famille qui l’hébergeait serait fusillée. Il ne voulait pas courir ce risque, garder ce doute à jamais en lui, ou constater bien plus tard que oui, on les avait fusillés… Elle nous a dit avoir insisté n’en ayant rien à faire de cette famille ! Puis cédé…

Elle est repartie dans la cariole du paysan bien gentil avec son tas de foin, en pleurant de ne pas ramener son homme avec elle. Elle est rentrée chez elle comme elle l’a pu et bien pu.

Lui a-t-il regretté ? Après coup il a su qu’il n’aurait pas eu d’autre choix que d’être un clandestin quelque part. Elle aussi… Mais ni l’un ni l’autre n’avaient choisi vraiment. Elle était prête à le cacher dans la cave jusqu’au bout, sans savoir qu’il faudrait le nourrir avec des tickets de rationnement très stricts…

Mais elle l’a faite son expédition. Une véritable expédition pour l’époque. Et pour cela, je lui tire à jamais mon chapeau, moi qui suis trouillarde comme pas possible… Je ne pense pas que j’aurais eu son cran… Je ne sais pas…

Après son retour elle a commencé à cacher Jean Poirotte dans le grenier parce que l’ON racontait que les allemands prenaient les petits garçons pour les torturer et les tuer. Il fallait que son père se fâche et prenne le mouflet en mains. Certains jours, elle l’emmenait dans la forêt envoyer des baisers vers l’Est, vers « papa »… Elle l’a fait jusqu’en mai 1945.

Je pense que cela n’a pas été très facile pour mon papa à moi. Mais Mrs Tricot a fait ce qu’elle pouvait, et pendant toute la captivité de son mari, ce que l’on appelle maintenant « une dépression nerveuse ».

A son époque le diagnostic n’existait pas, elle avait juste « ses nerfs » et rien pour y remédier…

Bienvenue définitive à Mrs Tricot sur ce blog… Elle reviendra souvent, c’était elle d’ailleurs qui était morte de rire à cause des anglaises…, celle de la Toussaint, et d’autres à venir.

Mon autre grand père

RolandVoici le deuxième de mes grands pères à vous présenter : le papa de Jean Poirotte.

Pas rigolo le grand père allez-vous dire avec mauvais esprit. Cette photo date de 1943 alors qu’il purgeait sa peine pour un crime non commis dans un stalag du nord est de l’Allemagne. (où çà pèle à mort l’hiver au cas où vous ne le sauriez pas…, et où c’est vraiment trop chaud l’été quand on travaille pour n’importe qui et surtout les nazis)

Capturé en juin 40 en pleine débâcle, sur une plage de Veule les roses, il était parti, un peu confiant, comme tous les prisonniers de 40, pour l’Allemagne. ON racontait que les allemands renverraient très bientôt les prisonniers chez eux, qu’ils ne pouvaient pas nourrir toutes ces bouches inutiles. En fait il y resta 5 ans. Sur cette photo il a la trentaine, autre chose à faire qu’à moisir en allemagne de l’est, et le regard joyeux du prisonnier qui se bidonne à mort tous les jours (chez lui on ne creusait pas de tunnel, non…).

Il est parti trop tôt, alors que stupidement nous ne nous y attendions  pas, alors que c’était évident, mais que personne n’a voulu voir l’évidence. J’avais 20 ans. Je l’adorais, mais non pas  comme l’autre, après, que j’ai eu pour longtemps. C’était différent, peut-être parce qu’il est parti trop tôt. Celui là, je pense que j’en étais secrètement amoureuse quand j’étais petite. Je le trouvais beau et j’aimais son regard mélancolique, sa voix douce (alors que je trouvais l’autre grand et fort et criant facilement). Je n’ai pas eu le temps de le connaître vraiment. Je l’ai connu trop tard au travers les livres qu’il aimait (et que sa femme m’avait spontanément donnés), en me disant qu’il était dommage qu’il ne soit plus là pour parler avec moi de ce qui était important pour lui, et moi soudain. J’en reparlerai…

Car quand je l’ai vraiment connu, il était trop tard et il reste le regret éternel à jamais de ma vie. C’est sa perte qui m’a donné l’envie de profiter de ceux qui restent, et c’est aussi une autre histoire… Mais depuis qu’il est parti, je pense souvent à lui, à ce que l’on aurait pu se dire, aux recherches qu’il avait faites et que j’ai fait moi même à mon tour, comme par hasard.

Il parlait peu de la guerre et de sa captivité « quand j’étais prisonnier ». Depuis que j’étais née, je savais qu’il avait été « prisonnier ». Cela faisait partie de la culture familiale, ce côté « prisonnier », c’était plutôt glorieux. Généralement quand il se laissait aller, c’est parce qu’il avait ce que l’on appelle vulgairement un « coup dans le nez ». Ma grand mère détestait qu’il ait un coup dans le nez alors il évitait. Mais parfois, Noël ou autre moment, très rarement le laissaient avec un verre de trop et là il parlait. Comme toutes les personnes secrètes, il était l’illustration vivante du dicton « in vino veritas » (et moi qui déteste les dictons…)

J’avais 15 ans et j’étais donc très con, parce qu’à 15 ans on est très con, la première fois où il se laissa aller vraiment devant moi. Nous passions notre mois de juillet les parents et nous, en vacance avec lui et sa femme, tous les ans depuis que j’étais petite. Quitte à sacrifier une journée  ou deux de plage, je partais et rentrais avec eux depuis plusieurs années. Il avait pour moi quelque chose de magique et le couple qu’il formait avec ma grand mère aussi. Mes autres grands parents étaient divorcés, et à l’époque c’était quasi la honte et interdiction en tous cas de prononcer le nom de l’un ou l’autre devant l’un ou l’autre : c’est toujours confortable pour un enfant.

Nous étions rentrés de Bretagne, et avant de me déposer chez l’autre grand père et de prendre ses quartiers d’août à 100 mètres, chez les parents de sa femme (en fait il travaillait en août et profitait du Paris qu’il aimait tant et ne rentrait que le WE), tradition pour lui : restaurant.

Il avait estimé que j’étais suffisemment grande pour apprécier un bon restaurant, et il apprécia les bons vins (et moi les bons plats). Il fut convenu que sa femme prendrait le volant après, et il me raconta soudain, comment que c’était bien quand qu’il était prisonnier en Allemagne.

J’avais déjà su par lui un soir de confidences, peu de mois auparavant, après avoir visionné un film de guerre propre américain des années 60, que la guerre c’était super drôle quand c’est la débâcle et que l’on meurt de trouille, que l’on s’endort d’épuisement à côté d’une batterie de 75 (il était dans l’artillerie) et de mourir de soif en attendant de monter dans un train qui va faire un très long chemin… Je savais aussi que la guerre c’est les morpions, les poux, la dysenterie, la pluie mortelle pour les mycoses s’incrustant, et de manière anectodique,  le copain coupé en deux de manière pas franche par un obus, qui va hurler pendant des heures sans qu’on ne puisse faire quoi que ce soit pour lui avant qu’il ne crève en demandant « pourquoi ???? Je veux ma mamannn ! » ‘Je n’ai rien fait de mal ! Aidez moi !!!! ». J’étais archi anti-guerre et héroïsme tellement beau dans les films et tellement moche quand il se lâchait…

Sur le coup j’ai cru qu’il voulait plaisanter quand il a commencé à parler de « quand j’étais prisonnier », mais rien n’était drôle. En plus, des larmes coulaient par moment de ses yeux et pour la première fois devant moi il intima l’ordre à sa femme qui voulait le faire taire, de « la boucler ». Il fallait que je sache. Et j’ai compris surtout que mon grand père pouvait pleurer et que ce soir là c’était l’option obligatoire, sinon il s’ouvrait les veines pour se punir d’avoir survécu…

C’était tellement drôle, ces hommes morts du typhus, de la dysenterie, de n’importe quelle pneumonie ou bronchite dans le stalag de rêve. On enterrait les copains, tu comprends ? les allemands prenaient juste des photos et gentiment nous donnaient les tirages. On écrivait à la femme et aux enfants en France qu’il ne fallait plus attendre. Et puis un beau jour, bombardement ! Clac une bombe en plein sur le cimetière. Youpeee !

C’est hilarant d’aller ramasser les morceaux du copain enterré il y a 6 semaines. Il fallait le faire quand même, en attendant son tour… Ou le prochain bombardement, et enterrer à nouveau ce qui jadis avait été un ami… Là les larmes coulaient vraiment et j’étais pétrifiée. Un grand père ça ne pleure pas et ça n’a jamais été malheureux !

Son tour n’était pas pour cette époque là. Il rentra, malade et épuisé, amer et désabusé, car rentra mal. Sur le chemin du retour, au gré des campements d’infirmerie avec leurs antibiotiques salvatrices : les camps, les vrais. Les vrais morts vivants, l’horreur absolue, ceux qui lui retiraient le droit de se plaindre.

Parfois, certains noëls il demandait à papa « ma chanson« . « Nuits et Brouillards« . Pour un noël c’est super gai ! Papa chantait seul en s’accompagnant de sa guitare, et nous regardions le grand père pleurer silencieusement dans son coin, mal à l’aise et peu pressés de comprendre. En plus, un grand père ça ne pleure pas !!! Un grand père c’est un grand père, ce n’est pas un homme. Un père non plus d’ailleurs et je l’ai dit un jour à Jean Poirotte « oui mais toi tu n’es pas un homme ! ».

Les photos d’avant la guerre sont différentes, c’est lui déjà, sauf le regard. Le regard n’est pas le même, il est joyeux, il pétille, il a la vie devant lui mon grand père. Après il a toujours gardé ce regard de ceux qui savent, qui ont vu, qui n’ont pas vaincu, et qui ont souffert. Il avait le regard de ceux qui ont touché la souffrance, l’abîme et l’horreur et après cette visite, les yeux ne changent plus. J’ai vécu chez un autre de ceux que j’aime cette perte du regard, fort heureusement restauré. Chez lui, rien n’a pu y faire, il a terminé sa vie avec son regard triste et mélancolique que j’aimais tant.

Les yeux, le regard, sont le miroir de l’âme dit-on, et j’ai peine pour lui, franchement, de ses souffrances tellement présentes en lui qu’elles l’ont peut-être empêché de profiter de ce que la guerre lui avait laissé devant lui. Je souffre pour lui de ce regard que j’aimais tant pourtant, qui maintenant m’explique la maladie de l’âme qui l’avait touché alors qu’il était bien trop jeune. En fait il ne s’est jamais pardonné d’avoir survécu.

Il est celui de mes grands parents qui a vécu le plus difficile, je l’ai perdu trop tôt, et là encore, j’ai envie que l’on sache qu’il a existé et que depuis le 28 août 1978, je l’aime toujours…

Pour ceux qui ont le courage, lire « le choix de Sophie ».

Une sorcière qui n’en a pas terminé avec ses grands pères…

Mrs Morgan

Charuel_HuguetteJe vous ai déjà présenté la maman de Jean Poirotte, à l’occasion du martyr de la photo d’identité. Je reparlerai d’elle, car elle mérite son histoire, en plusieurs épisodes, c’est mon style (comment je vous rase grave avec mes souvenirs, z’avez signé c’est pas pour rien…).

Je me dois de vous présenter un peu ma famille pour continuer mes chroniques d’une vie ordinaire (ah vous z’aviez zappé ?) correctement (sinon vous ne comprendrez rien, je suis née dans une famille très originale, comme tout le monde). Si elles ne vous intéressent pas (mes chroniques), vous pouvez toujours aller voir ailleurs, alors que moi je suis bien obligée de supporter les (rares mais réels) cons de ma boîte… (je trouve ces parenthèses enrichissantes, pas vous ???)

Voici la maman de Mrs Bibelot. Cette photo un peu floue a été prise pendant l’occupation elle avait environ 32 ou 33 ans.

Je n’ai jamais connu de femme plus « girlie » qu’elle, et si elle avait eu internet à son époque, elle aurait certainement tenu un blog sur la beauté et ses secrets, la mode et le bon goût.  Mais nous étions fort peu à bénéficier de son savoir.

Bon d’accord, les chromosomes avaient été sympas avec elle. Elle était parfaite (c’est tout au moins l’avis de tous ceux qui l’ont connue). Même à 90 ans sur son lit de mort elle n’avait quasi pas une ride et une beauté intacte pour quelqu’un qui faisait 30 ans de moins que son âge. Ce fut un réconfort pour Mrs Bibelot en larmes et moi, d’entendre le « croque mort » déclarer « Dieu qu’elle a dû être belle votre maman ! ». Je l’ai surnommée Mrs Morgan, parce qu’en vieillissant (passé 50) elle ressemblait à Michèle Morgan. Elles allaient chez le même coiffeur et on la prenait pour la soeur de l’actrice… Elles en riaient parfois toutes les deux quand elles s’y retrouvaient (parce que la soeur de l’actrice ne lui ressemble pas)

Elle avait tous les livres possibles et imaginables concernant les secrets de beauté et a été une cliente assidue des parfumeries où on lui déroulait le tapis rouge. Dès mes 12 ans, elle se préoccupa de m’inculquer le minimum beauté. Démaquillage « même si tu ne te maquille pas », soins éventuels (j’avais un peu d’acné et il n’existait pas vraiment de traitement à l’époque, c’était l’horreur, mais grâce à elle j’eus un jour une lotion miracle qui me changea la vie). Elle m’acheta mes premiers produits, dont je me souviens encore : c’était un lait et une lotion de chez Vichy. Je leur ai été fidèle jusqu’à ce que ces imbéciles changent la formule et le parfum. Hors, ce parfum, c’était mes 12 ans et mes premiers moments Girlies avec ma grand mère. J’ai changé de marque…

Elle sermonna papa pour qu’il me laisse mettre un peu de mascara et qu’il arrête de m’interdire de me maquiller (via sa fille, Mrs Bibelot), et me laissa tester ses produits de maquillage, pour m’expliquer qu’il n’en fallait point trop et comment faire. C’était limite si l’on devait voir que j’étais maquillée. Je garde d’elle le goût du trop peu plutôt que du trop. Elle m’acheta ma première poudre (libre, de chez Caron), mon premier mascara (en cake à l’époque, avec une brosse à mouiller), et ma première petite crème de jour, toujours chez Vichy.

J’étais très blonde comme elle, et elle m’apprit à discrètement souligner mes sourcils albinos (et hop un crayon au passage), et également à m’épiler, et surtout à m’habiller.

Elle suivait la mode, mais elle se savait un style et n’aurait jamais dérogé à ce dernier. Toujours à la mode et jusque fort tard, elle restait elle même et tout ce qu’elle choisissait lui allait… Quand j’allais passer 8 jours de vacances avec elle, elle faisait les boutiques avec moi. Elle avait le regard sûr, même si la vendeuse la haïssait de toute évidence quand elle me déconseillait la veste certe mode mais « le orange ce n’est pas pour toi ma chérie » et me rassurait : on irait voir ailleurs.

Quand je parlais « régime », elle me rétorquait la ligne haricot qu’elle avait eue pendant la guerre (la photo date de vers 1943) en crevant de faim devant des rutabagas en quantité insuffisante. « Tu n’as pas l’étoffe d’une sylphide » me disait-elle. « Tu es charpentée, tu serais immonde à 55 kg… Tu es comme moi, il te faut quelques rondeurs, sans exagération, le mollet maigre ce n’est pas joli… »

Meilleure amie et moi allions régulièrement passer des WE pendant nos vacances, avec nos mobylettes, dans sa maison de campagne où elle demeurait le dimanche, lundi et mardi (elle tenait un commerce de luxe et chômait le mardi, sa vendeuse s’occupant du magasin). Comme son mari repartait lui le dimanche soir, c’était girlie à mort. Nous affrontions le froid, la neige, pour aller passer 2 à 3 jours magiques chez elle. L’été nous papotions à l’ombre d’un grand cèdre « le soleil vieillit la peau les filles, il faut le fuir comme la peste ».

Elle nous donna ses recettes infaillibles pour avoir la peau toujours belle et les cheveux aussi, celle du vinaigre de la reine de hongrie qu’elle tenait de sa tante Alphonsine (que je garde jalousement et meilleure amie aussi, ça nous paiera notre maison de retraite). Elle nous racontait sa vie, nous prévint de ce qui nous attendait avec les hommes. Elle avait le langage clair et vrai et meilleure amie qui avait une grand mère « nanie à l’ancienne », n’en revenait souvent pas des précisions qu’elle nous donnait (genre son mari avait passé les 3 premières nuits de leur mariage sur le canapé, elle grimpée sur l’armoire, tellement elle avait été horrifiée de ce qu’elle avait découvert (et oui, ça existait), mais après, bon, finalement c’était plus que sympa…).

Le mardi elle affrétait un taxi et nous emmenait dans la parfumerie la plus proche. Elle voulait bien nous offrir des produits de maquillage mais « pas cette horreur là mon dieu, vous n’avez pas honte mademoiselle de vendre celà à des prix pareils ? ». Elle avait une prédilection pour Héléna Rubinsteiiiin et mon premier crayon noir me fut offert par elle, dans cette marque. Elle me montra comment m’en servir en ayant la main légère et précise.

En prévision de notre venue, elle avait acheté des magasines modes et nous conseillait où nous déconseillait. On sentait qu’elle adorait. Meilleure amie et moi avons des styles différents et elle savait parfaitement en tenir compte.

Elle nous racontait ses déboires coiffure. Quand la mode vint au noir corbeau, elle fut noir corbeau (avec des croûtes plein la tête) et elle était toujours divine. Après elle fut plus sage et se cantonna à son blond nature (comment entretenir le cheveux blond ma chérie…) Nous pouvions lire chez elle l’intégrale des « elle » qu’elle conservait jalousement depuis sa création, mais qu’un beau jour, quand elle commença à perdre la tête, son deuxième mari jeta stupidement. J’espère qu’il les lit tous en son purgatoire et qu’on lui fait faire des QCM sur la meilleure manière de se maquiller et la condition féminine…!

Nous mijotions chez elle des lotions, des crèmes (oui…), des rinçages pour les cheveux blonds ou auburn (meilleure amie), et elle nous concoctait un dîner super au cours duquel nous allions bien rigoler. Elle avait un goût parfait sur la mode, la beauté, la décoration, nous conseillait des lectures et fronçait moyen les sourcils (c’est mauvais pour les rides) devant notre écriture. La sienne était parfaite. Lorsque nous repartions dans la nuit glacée (vacances d’hivers), elle nous glissait un billet pour un achat de fringue choisie avec elle, à lui présenter absolument la prochaine fois.

Elle était en plus cultivée, adorait lire, l’histoire et la géographie. Elle n’était jamais futile finalement, et la preuve que l’on peut aimer la beauté et s’entretenir (ce que certains considèrent comme futile) et avoir une tête (ce que l’on voit désormais sur les blogs de filles)

Je l’adorais. Je l’adore toujours, et elle me manque. Les chromosomes n’étant pas sympas, pour l’instant personne ne lui ressemble. Pulchérie par contre a ses petits pieds et s’est régalée de ses chaussures de goût (tellement qu’elles sont toujours d’actualité 15 ans après) qui semblent faites pour elle et qu’elle porte divinement bien actuellement, en ayant l’impression d’être dans des chaussons.

Peut-être qu’un jour une petite fille de la descendance héritera d’elle. Les gènes sont si aléatoires qu’on ne sait pas chez qui cela se pointera… (pour l’instant Delphine ressemble plutôt beaucoup à l’autre grand mère, ce serait drôle que ce soit elle qui transmette Mrs Morgan à une petite fille, ou un de mes neveux, encore que Pulchérie ait le plus de chance vu qu’elle ressemble à la mère de Mrs Morgan…)

Je tiens à le rappeler ici : c’est à elle que j’ai piqué ma première pince à épiler, mais juste une monsieur le bourreau ! Je n’en ai piqué qu’une dans toute mon existence !

Emotion…

Emue_53329156On ne me refera pas. Je suis née à Versailles, les grandes eaux c’est mon truc…

Je pleure d’émotion, de joie, de chagrin, de colère. Pour les films à faire pleurer je suis la spectatrice idéale. Bref, je pleure facilement (le top du top c’est la libération de Paris, j’inonde la pièce et ruine la mquette).

Le moindre truc et hop ! Une vanne qui s’ouvre, et la fermeture demande parfois du temps, mes parents m’ont loupé le clapet de fermeture de  mes glandes lacrymales… J’aurais été nulle en surveillance de barrage (il fuit ? Pfuit !!!)

Il y a quelque temps, j’ai été contactée personnellement via mon blog, par une femme qui me proposait de m’envoyer un exemplaire de  son roman « que tu aurais pu écrire » précisait-elle.

Deuxième contact avec un auteur, la première de talent et connue. La deuxième avait le problème pour moi d’avoir un nom et prénom connus dans ma famille… J’ai cru à une blague, sans savoir de qui elle venait (aucun de mes proches connaissant l’existence de mon blog et de ce patronyme n’est capable de méchanceté, mais le hasard peut faire mal les choses).

J’ai donc préféré ne pas donner mon nom et mon adresse et répondu, je l’espère, gentiment. Et puis j’en ai parlé à Mrs Bibelot (ben oui je dis tout à ma mère) pour qui ce nom connu dans la famille ne pouvait être l’auteur d’aucun livre… J’ai enquêté discrètement sur gogole… Youpla boum…. Et paf ! encore un auteur de talent !

Du coup j’ai envoyé mon nom, mon adresse, à cette moins inconnue, en espérant ne pas recevoir de lettres piégées, ou des appels à la contribution d’une sordide secte, voire même, pire, des rappels du fisc déguisé (qui ne veut toujours pas savoir que j’ai changé de nom, mais doit bien savoir que j’ai un blog, quand je le dis que ce sont des rats (et encore j’insulte les rats)…).

Et ce soir jeudi 18 janvier 2007, j’ouvre ma boîte aux lettres avec appréhension (factures ? rappels de factures (j’ai tout payé) ? pub ?).

Une enveloppe avec dedans, un livre, je le sens tout de suite. Comme mes dernières commandes de livres ont été honorées (réponse masquée à Dom sur ce que je peux faire de 5 bibliothèques…), ne me reste qu’une solution qui apparaît au dos de l’enveloppe…

Un livre que je me garde pour vendredi soir… Avec une dédicace « pour une sacrée sorcière de la part d’un farfadet« .

Je suis bête, je sais, mais j’en ai pleuré d’émotion, une vraie fontaine. Un auteur, un vrai, qui prend la peine de m’envoyer son livre, en m’ayant précisé que j’aurais pu l’écrire, sans que je n’ai rien demandé…

Merci C.N, merci beaucoup !!!! (je peux te citer si tu le souhaite)

La vie n’est pas qu’un long calvaire… (et puis je n’ai plus qu’à me faire des compresses pour ne pas ressembler à une grenouille biélorusse demain… Et puis m’en fous…)

Les Noëls de mon enfance (200ème !!!)

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D’après mon serveur ce serait mon 200ème POST ! (et non pas mon 200ème Noël, arrêtez de délirer !)

J’ai du mal à croire que j’ai pu autant vous saouler depuis juin… Le pire c’est que je n’ai pas vu le 100ème, ceci étant le signe d’une sénilité précoce… Je fais confiance au serveur, j’ai la flemme de compter… C’est bien possible, je suis capable de tout quand j’écris…

Donc je voulais dire au départ que j’ai évoqué Noël très tôt cette année, tant j’avais peur d’être devancée par la première guirlande

En fait je n’aime plus les fêtes et je songe aux Noëls de mon enfance. Où sont-ils ? Que sont-ils devenus ? Où sont ces heures brèves, bercée d’une magie retrouvée du temps des filles, et pour l’instant perdue ?

J’étais petite et Noël c’était toujours le même cérémonial. Mrs Morgan était remariée avec un homme boucher, et donc, le 25 décembre, ils travaillaient jusqu’à 13 heures (et le 24 aussi jusque fort tard, d’où ma haine du travail obligatoire pour certains quand c’est la fête pour les autres). La tradition fut prise d’aller chez les parents de Jean Poirotte qui avaient de plus un appartement assez grand pour loger tout le monde.

Maman faisait le sapin (un faux par écologie avant l’heure et surtout pour éviter les aiguilles par terre) vers le 20 décembre pour ne pas être en retard, vu que les guirlandes lumineuses éclairaient les magasins vers le 15 décembre seulement (j’ai vu la première cette année, le 21 novembre ça m’énerve, pourquoi pas pour le 15 août ?). Le soir, à partir du « soir du sapin » elle nous mettait sur le « tourne disques », des chants de noël et on se battait pour retourner le 33 tour.

Le 24 nous partions chez les parents de Jean Poirotte, frémissants d’impatience. Nous chantions des chants de noël dans la voiture, papa faisant la voix basse et maman la haute, c’était joli comme tout.

Mamie croyante (ma mamie paternelle pour qui je cherche un pseudonyme ici), s’arrangeait toujours pour terminer le sapin au moment de notre arrivée (le 24 décembre donc). La crèche était prête, sans le petit Jésus qui n’arriverait que dans le courant de la nuit (logique). Nous l’aidions à terminer le sapin dans lequel elle accrochait des bougies au risque de flanquer le feu à l’appartement et l’immeuble avec. Elle terminait ensuite de mettre la table pour toutes les personnes devant nous rejoindre le lendemain.

La tradition dans ma famille était le passage du père Noël pendant que les enfants dorment après s’être couchés sagement (hum), ayant déposé leurs chaussons au pied du sapin à défaut de cheminée. On entrouvrait la fenêtre du balcon pour que le père Noël puisse rentrer tout de même, cette absence de cheminée nous inquiétant, juste avant d’aller nous coucher.

On ne réveillonnait pas, le grand jour ayant lieu le lendemain. Chez ma meilleure amie c’était le contraire : réveillon et jour calme le lendemain. Mamie croyante préparait un en-cas pour les affamés et allait à la messe de minuit (à minuit) en laissant les incroyants devant un ou deux bons films en noir et blanc et une tranche de pâté. Parfois elle allait à la messe plus tôt dans la soirée à contrecoeur, et les adultes allaient au cinéma, nous laissant sous la garde de l’aïeule ronchon mais si sympa, qui jouait avec nous aux petits chevaux ou nous racontait des histoire horrirrrifiante (faut suivre) avant de nous expédier au lit en nous promettant d’ouvrir la fenêtre du balcon.

Je l’accompagnais, très tôt ma grand mère, pour cette messe, lui laissant croire que j’entrerais un jour dans les ordres (sans le savoir). J’adorais en fait : me coucher tard, la crèche géante, voire même vivante avec de vraies personnes et un vrai bébé, l’ambiance de communion, l’odeur d’encens (et des crottes de vrais moutons éventuellement), et les chants de cette messe de minuit. « Minuit Chrétien » me donne toujours des frissons. Elle allait toujours dans une chapelle dans laquelle les bonnes soeurs étaient toutes espagnoles et infirmières et chantaient avec des voix impressionnantes et un accent horrrrriiiiible. Il faisait froid dans mes souvenirs. Il neigeait souvent. Je revenais avec elle, en lui tenant fort la main et elle me racontait le miracle du Christ alors que je pensais « miracle du père Noël ». Mais comme j’étais la seule qu’elle avait emmenée, je me sentais grande, et maintenant j’aimerais bien me sentir encore petite…

Je me souviens très bien de la dernière fois où j’y croyais (tard, les grands ne caftaient pas dès le CP). Je me suis couchée en me promettant de ne pas dormir pour « le surprendre ». Il y a eu des bruits un peu partout, des déplacements de meubles. L’après midi j’étais allée avec maman faire des courses et elle avait dit à une vendeuse, dans un magasin de jouets, qu’elle voulait « ceux là » en désignant deux édredons à landeaux.

Je me suis bien entendue endormie sur ma promesse de veiller toute la nuit et de le surprendre sans faire craquer le parquet. C’est fou ce que l’on se réveille tôt un 25 décembre quand le père Noël passe pendant notre sommeil. Nous arrivions mes frères et soeurs et moi, encore endormis à moitié. J’ai vu ce matin là mon père terminer d’allumer les bougies, maman ayant refermé la porte du salon trop tard (bougies que Jean Poirotte surveillait avec angoisse, un extincteur à la main, et qu’il soufflait le plus tôt possible). J’ai eu un doute sur le miracle du père Noël illuminant le sapin. Fugitif, mais le doute était là.

Nous avons vérifié : le petit Jésus était bien dans la crèche et nous avions des clémentines dans nos chaussons (chose importante, une année, ma petite soeur hyper gâtée a sangloté parce qu’elle n’avait pas eu de clémentines dans ses chaussons, les halles étant en rupture de stock). Pendant ce temps là, ma grand mère qui recevait traditionnellement ses frères et soeur et leur grande marmaille se jour là, laissait brûler, comme chaque année, les garnitures de bouchées à la reine dans le four. Mon grand père avisé, était déjà parti en acheter de rechange….

Oui le père Noël était passé. Dans mon landeau de poupée, tout ce qu’il fallait (dont la poupée), et un des édredons vus la veille. Regard sur maman qui m’a supplié en réponse d’un regard, de ne rien dire. J’étais grande, j’avais le droit de savoir. Il était temps pour moi, elle l’avait décidé. Ce n’était qu’une mini trahison : sur ce coup là nous serions complices, mes frères et soeurs ne devant pas savoir.

J’avais compris avec une certaine déception. Le père Noël c’était eux tous. Car même les absents pour cause de vente de dindes de dernier moment, donnaient leurs cadeaux à l’avance car c’était le père Noël qu’il nous fallait remercier. J’ai compris en un éclair que les cloches c’était eux aussi (!) et que la petite souris n’était qu’une histoire sympa (vu qu’il me manquait 2 dents).

Qu’importe la déception du jour, elle fut vite oublée lors du déjeuner traditionnel : huitres, saumon pour les enfants, foie gras que nous trouvions très bon comme pâté, bouchées à la reine succulente, la dinde aux marrons (et certains pour s’en plaindre alors que ce n’était qu’une fois par an). Après le déjeuner, papa sortait sa guitare et toute la famille chantait. De vieilles chansons horribles (dont j’ai parlé précédemment) et d’autres, toutes plus belles les unes que les autres. Nous étions assez nombreux pour faire des « canons » (j’adore), et l’on chantait jusque tard le soir, quand les gourmands de nouveau affamés se proposaient pour terminer les restes dans ce que l’on pourrait appeler un bordel organisé.

Le frère de ma grand mère ému par cette journée (il avait le vin ému), partait généralement en sanglots. La vue des coquilles d’huitres dans la poubelle sortie décuplait son chagrin et nous nous rigolions bien.

La magie de la nuit de Noël fut là longtemps. C’était une nuit pas comme les autres. On y respirait un air pur, de paix, différent. On entendait des chants d’espoir. On se réunissait sans penser qu’un jour les rangs se creuseraient, qu’il manquerait plein de monde, que les traditions seraient méprisées par les plus jeunes (comme chanter à Noël : les filles détestent). On disait que les guerres s’arrêtaient et les plus anciens évoquaient leurs pires souvenirs de Noëls d’horreur mais d’espoir. Tout le monde s’aimait. C’était magique, cela ne s’explique pas en fait.

Nous étions heureux. Tout le monde était là, la grande journée avait eu lieu, le père Noël était passé, nous avions chanté. Lorsque l’on est enfant, normalement on est heureux pour Noël. Seulement on ne sait pas à quel point.

Le 25 décembre en rentrant tard à la maison, les guirlandes lumineuses n’avaient pas le même aspect. C’était fini, la magie était terminée. Ne restait qu’à changer d’année et pour nous les enfants qui avions eu tous nos cadeaux à Noël, c’était vraiment ringuard de voir ces adultes se complimenter pour un tire bouchon offert, ou une 33ème écharpe en soie un premier janvier, alors qu’il nous manquait tant de jouets…

La vie n’était déjà qu’un long calvaire… mais je retournerais bien à quand j’étais petite, parce que finalement je déteste être grande, et qu’il y avait une nuit magique qui a disparu avec le climat… (c’est ce qu’on nous raconte, mais j’ai déjà connu « Noël au balcon »)

Bref, c’est mon 200ème et je suis zémue….

In memoriam – 5 ans déjà…

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Ce petit garçon souriant, c’est mon grand-père. Le papa de Mrs Bibelot, le lendemain de sa première coupe de cheveux.

On laissait pousser les cheveux des petits garçons à l’époque, aucune paire de ciseaux ne s’approchait d’eux et cela poussait… Et puis quand les 3 ans approchaient, maman commandait un petit costume de marin et un rendez-vous chez le coiffeur. On devenait un homme mon fils.

La famille avait de l’argent et c’est pourquoi j’ai beaucoup de photographies d’époque (où est passé la cassette nom d’un chien ???). Il y a donc la dernière photo du petit garçon en robe et à cheveux longs (des anglaises magnifiques), le passage chez le coiffeur non photographié, et la photo du lendemain prise avec le costume et les cheveux courts, en pleine méga indigestion du repas d’anniversaire.

Sauf que lui n’appréciait pas du tout ce nouveau costume qu’on lui avait fait essayer, et qu’il avait planqué dans la niche du chien après la coupe de cheveux, pour échapper à la séance « ne bougeons plus, le petit oiseau va sortir » qu’il s’était déjà farçie le matin avec ses anglaises et sa robe qui lui allait parfaitement pour courir partout.

C’était mon grand père. Sur cette photo sans qu’il le sache, il y a la grande guerre pour très bientôt, qui va changer son père et ravager la famille, il y a les cousins qui ne naitront pas, les frères et soeurs qu’il n’aura pas, les tantes à jamais célibataires, les veuves en noir pour toujours. Il y a Mrs Bibelot qui se pointera un beau jour, puis nous, ses petits enfants, puis ses arrières petits enfants. L’avenir est écrit et il ne le sait pas. Si son sourire est un peu crispé, c’est parce que sa mère lui a flanqué la première fessée de sa vie en découvrant le beau costume dans la niche. Ce n’est pas parce qu’il sait, parce qu’heureusement nous ne savons pas ce qui nous attend…

C’était mon grand père. Un homme passionné, de petite tolérance sur le plan politique, plein de savoir et d’intelligence, que j’ai apprécié assez tard. Fils unique, sans cousins/cousines, n’ayant eu qu’une fille, il avait du mal à supporter les hordes d’enfants, la horde commençant pour lui à 2. Quand nous étions tout petit, cela allait, après il nous redécouvrait vers 18 ans, passés les ricanements bêtes (l’âge bête quoi)..

Il avait vécu comme sa génération, beaucoup de choses difficiles, deux guerres mondiales, et en parlait facilement, pour peu qu’on lui en donne le loisir et qu’on lui pose les bonnes questions, en ayant passé l’adolescence qui l’insupportait… Il véhiculait les souvenirs des générations qui l’avaient précédé. C’était un passionné d’histoire, un homme érudit, un ours par certain côtés, qui ne s’est jamais remis de la défection de Mrs Morgan qu’il adorait. Ingénieur dans l’aéronautique, il me fascinait par sa capacité à reconnaître n’importe quel avion passant au dessus de sa maison, à n’importe quelle altitude. Je l’admirais pour sa grande connaissance qui est partie avec lui.

Aéronautique ou pas, sa vie pourtant a toujours été axée sur la nature. Son père garde chasse, il souhaitait devenir ingénieur des eaux et forêts mais pour son père ce n’était pas sortir de « sa condition » et pour lui faire plaisir, il avait dû choisir une autre voie. Il n’était pourtant jamais aussi heureux qu’en forêt, à nous montrer le pas de la biche, du cerf, du sanglier ou du chevreuil, ou à nous apprendre les arbres et les champignons. Il aimait aussi passionnément la chasse et a chassé jusqu’à l’âge de 85 ans, mais chacun a le droit d’avoir ses défauts. A 88 ans il m’a dit qu’il voulait me montrer « ses places » (à champignons) et nous avons erré toute une matinée dans cette forêt qui était la sienne. J’en garde un extraordinaire souvenir.

Son dicton à lui était « l’expérience des autres ne profite jamais ». Il ne donnait jamais de conseils donc, certain qu’on ne les suivrait pas. Il n’a faillit qu’une fois, après ma séparation avec Albert, alors que 4 mois après le fugueur semblait vouloir revenir. « Ma petite fille tu fais ce que tu veux, mais quand c’est terminé, c’est terminé, tu sais que je sais de quoi je parle ». Curieusement je l’ai écouté… Je savais de quoi il parlait et qu’il avait souffert une deuxième fois après un espoir vain. Son expérience m’a profité et il en a été ravi, triste pourtant de ma souffrance que je partageais un peu avec lui qui avait vécu la même.

Il nous aimait, mais détestait le montrer. J’ai vu sa partie faible à la naissance de Pulchérie, sa première arrière petite fille. Il était tellement heureux le samedi 19 décembre 1981, tenant sa première arrière petite fille dans ses bras, en ne voulant plus la confier à personne… Il est sur plein de photos, avec son sourire et sa joie. L’avenir était encore à lui.

Sa mère nous avait quittés à 96 ans, sa tante à presque 100, il avait l’étoffe des centenaires et la réserve qui allait avec. A 85 ans, il plaçait à la banque sur 15 ans avec optimisme…

Et heureusement qu’on ne sait pas. Oui il ne pouvait pas savoir ce 19 décembre 1981, en serrant Pulchérie dans ses bras, qu’il mourrait précisément là, dans cette maternité transformée en maison de retraite, un 13 décembre, 20 ans plus tard. Il ne savait pas qu’il serait enterré le jour même des 20 ans de Pulchérie. Nous non plus d’alleurs. La vie nous épargne de voir l’avenir, mais en regardant les photos de la naissance de ma grande puce, j’ai désormais le coeur qui se serre un peu, et les yeux qui pleurent beaucoup, je vois les signes que nous avons tous manqués, parce qu’on ne les comprend qu’après.

Il était taillé pour vivre 100 ans, c’est ce que le médecin m’a expliqué, quand je suis allée le voir, alors qu’on avait dû lui couper les deux jambes (parce qu’on sait mettre enceinte une femme de 50 ans, mais pas déboucher une artère chez une vieille personne !). Recroquevillé dans son lit, déjà absent et ne voulant plus vivre, ne répondant plus quand on lui parlait, dans une détresse absolue dont personne ne pouvait le sortir malgré l’amour que nous avions pour lui, refusant de se nourrir, souffrant sans mot dire pour ne pas faire de mal à sa fille, il avait à brûler toute l’énergie que la vie lui avait donnée jusqu’à 100 ans, encore 10 ans de vie à consumer. Il lui a fallu 6 mois. 6 mois à se laisser mourir de faim et de chagrin, devant nous, impuissants… 6 mois pour 10 années. Trop de souffrances pour lui… et révolte de notre part : pourquoi ? Pourquoi s’acharner sur le vital et refuser le comprimé rose « parce qu’il va s’habituer… » ? A 90 ans il pouvait devenir accro et peut-être avoir autre chose que de l’angoisse à vivre.

Maman aurait préféré qu’il lui fasse de la peine en lui confiant ses chagrins et sa douleur. Moi aussi d’ailleurs, nous tous. C’était de lui qu’il s’agissait et qu’importait notre chagrin à nous, nous n’avions pas besoin d’être épargnés. Mais quand il répondait encore, il prétendait toujours que tout allait bien, c’est à d’autres, un peu étrangers, qu’il confessait « c’est tellement dur ». C’est pour lui mais trop tard, que Mrs Bibelot a fondé une association d’accompagnement des vieilles personnes à domicile (pas vraiment au point, les mentalités bloquent). S’il avait sû qu’il pourrait rentrer chez lui, il serait toujours là, j’en suis certaine, mais à l’époque ce n’était pas possible et il ne voulait pas non plus vivre chez sa fille. Il voulait être chez lui et non pas dans la meilleure maison de retraite possible. Il voulait être libre et ne le pouvait plus.

J’ai envie de lui dire aujourd’hui qu’il me manque depuis 5 ans très exactement, que je l’aime toujours, et que je l’aimerai toujours. Que sa fille l’aime toujours et porte en elle le souvenir du jeune papa qu’il a été. Je voudrais lui dire que pour moi il est toujours celui qui sait, aussi grand que le chêne qui portait son nom et qu’il m’avait fait découvrir. J’espère qu’il est heureux là où il est, qu’il n’y a pas de souffrance, qu’il arpente des forêts merveilleuses et rentre le soir avec sa récolte de champignons pour nous nourrir tous. J’ai envie de lui dire que j’avais plein de questions à lui poser et qu’il m’a fait un sale coup en se faisant trahir par son corps. J’ai envie que l’on sache qu’il a existé et que tant que ceux qui l’ont connus vivront, il sera toujours vivant.

Et vous les jeunes et les moins jeunes qui avez la chance d’avoir encore vos grands parents ou des arrières grands parents, peut-être qu’ils déparlent un peu, peut-êre qu’ils vous saoûlent avec leurs souvenirs. Prenez des notes, écoutez les, parlez-leur. Quand ils seront partis, il sera trop tard. Et c’est terrible le trop tard. Ils portent mai 68 ou n’importe quoi d’autre, une époque que vous n’avez pas connue, quelque chose qui vous échappe. Ils portent une vie à eux seuls, qui mérite une écoute, un regard, une question.

Delphine voulait interroger son arrière grand-père sur la deuxième guerre mondiale. Comme tout le monde, elle pensait qu’elle avait le temps. Elle reste en rade de ses questions et lui de la joie de la voir arriver et de lui répondre. Moi aussi quelque part et Mrs Bibelot également. Nous pensions, comme lui, avoir le temps.

Mais le temps fait ce qu’il veut, et nous ne savons pas celui qui nous est imparti. Carpe Diem. Un jour vous regretterez les radotages de grand maman… Et vous ne savez pas si demain sera pour vous, un autre jour… 5 ans que je me dis régulièrement « je le lui demanderai, il doit savoir… ». Sauf qu’il n’est plus là… Et 5 ans, c’est long, et cela n’ira pas en s’arrangeant… Plus le temps passera, et plus il me manquera, alors que je me rapprocherai de plus en plus des âges où je l’ai connu.

La vie c’est aussi perdre en chemin ceux que l’on aime. Aimons les vraiment pendant qu’ils sont là.

Une sorcière pas drôle sur ce coup là, je sais, mais c’est comme ça… (vous n’êtes pas ici que pour rigoler)