In memoriam – 5 ans déjà…

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Ce petit garçon souriant, c’est mon grand-père. Le papa de Mrs Bibelot, le lendemain de sa première coupe de cheveux.

On laissait pousser les cheveux des petits garçons à l’époque, aucune paire de ciseaux ne s’approchait d’eux et cela poussait… Et puis quand les 3 ans approchaient, maman commandait un petit costume de marin et un rendez-vous chez le coiffeur. On devenait un homme mon fils.

La famille avait de l’argent et c’est pourquoi j’ai beaucoup de photographies d’époque (où est passé la cassette nom d’un chien ???). Il y a donc la dernière photo du petit garçon en robe et à cheveux longs (des anglaises magnifiques), le passage chez le coiffeur non photographié, et la photo du lendemain prise avec le costume et les cheveux courts, en pleine méga indigestion du repas d’anniversaire.

Sauf que lui n’appréciait pas du tout ce nouveau costume qu’on lui avait fait essayer, et qu’il avait planqué dans la niche du chien après la coupe de cheveux, pour échapper à la séance « ne bougeons plus, le petit oiseau va sortir » qu’il s’était déjà farçie le matin avec ses anglaises et sa robe qui lui allait parfaitement pour courir partout.

C’était mon grand père. Sur cette photo sans qu’il le sache, il y a la grande guerre pour très bientôt, qui va changer son père et ravager la famille, il y a les cousins qui ne naitront pas, les frères et soeurs qu’il n’aura pas, les tantes à jamais célibataires, les veuves en noir pour toujours. Il y a Mrs Bibelot qui se pointera un beau jour, puis nous, ses petits enfants, puis ses arrières petits enfants. L’avenir est écrit et il ne le sait pas. Si son sourire est un peu crispé, c’est parce que sa mère lui a flanqué la première fessée de sa vie en découvrant le beau costume dans la niche. Ce n’est pas parce qu’il sait, parce qu’heureusement nous ne savons pas ce qui nous attend…

C’était mon grand père. Un homme passionné, de petite tolérance sur le plan politique, plein de savoir et d’intelligence, que j’ai apprécié assez tard. Fils unique, sans cousins/cousines, n’ayant eu qu’une fille, il avait du mal à supporter les hordes d’enfants, la horde commençant pour lui à 2. Quand nous étions tout petit, cela allait, après il nous redécouvrait vers 18 ans, passés les ricanements bêtes (l’âge bête quoi)..

Il avait vécu comme sa génération, beaucoup de choses difficiles, deux guerres mondiales, et en parlait facilement, pour peu qu’on lui en donne le loisir et qu’on lui pose les bonnes questions, en ayant passé l’adolescence qui l’insupportait… Il véhiculait les souvenirs des générations qui l’avaient précédé. C’était un passionné d’histoire, un homme érudit, un ours par certain côtés, qui ne s’est jamais remis de la défection de Mrs Morgan qu’il adorait. Ingénieur dans l’aéronautique, il me fascinait par sa capacité à reconnaître n’importe quel avion passant au dessus de sa maison, à n’importe quelle altitude. Je l’admirais pour sa grande connaissance qui est partie avec lui.

Aéronautique ou pas, sa vie pourtant a toujours été axée sur la nature. Son père garde chasse, il souhaitait devenir ingénieur des eaux et forêts mais pour son père ce n’était pas sortir de « sa condition » et pour lui faire plaisir, il avait dû choisir une autre voie. Il n’était pourtant jamais aussi heureux qu’en forêt, à nous montrer le pas de la biche, du cerf, du sanglier ou du chevreuil, ou à nous apprendre les arbres et les champignons. Il aimait aussi passionnément la chasse et a chassé jusqu’à l’âge de 85 ans, mais chacun a le droit d’avoir ses défauts. A 88 ans il m’a dit qu’il voulait me montrer « ses places » (à champignons) et nous avons erré toute une matinée dans cette forêt qui était la sienne. J’en garde un extraordinaire souvenir.

Son dicton à lui était « l’expérience des autres ne profite jamais ». Il ne donnait jamais de conseils donc, certain qu’on ne les suivrait pas. Il n’a faillit qu’une fois, après ma séparation avec Albert, alors que 4 mois après le fugueur semblait vouloir revenir. « Ma petite fille tu fais ce que tu veux, mais quand c’est terminé, c’est terminé, tu sais que je sais de quoi je parle ». Curieusement je l’ai écouté… Je savais de quoi il parlait et qu’il avait souffert une deuxième fois après un espoir vain. Son expérience m’a profité et il en a été ravi, triste pourtant de ma souffrance que je partageais un peu avec lui qui avait vécu la même.

Il nous aimait, mais détestait le montrer. J’ai vu sa partie faible à la naissance de Pulchérie, sa première arrière petite fille. Il était tellement heureux le samedi 19 décembre 1981, tenant sa première arrière petite fille dans ses bras, en ne voulant plus la confier à personne… Il est sur plein de photos, avec son sourire et sa joie. L’avenir était encore à lui.

Sa mère nous avait quittés à 96 ans, sa tante à presque 100, il avait l’étoffe des centenaires et la réserve qui allait avec. A 85 ans, il plaçait à la banque sur 15 ans avec optimisme…

Et heureusement qu’on ne sait pas. Oui il ne pouvait pas savoir ce 19 décembre 1981, en serrant Pulchérie dans ses bras, qu’il mourrait précisément là, dans cette maternité transformée en maison de retraite, un 13 décembre, 20 ans plus tard. Il ne savait pas qu’il serait enterré le jour même des 20 ans de Pulchérie. Nous non plus d’alleurs. La vie nous épargne de voir l’avenir, mais en regardant les photos de la naissance de ma grande puce, j’ai désormais le coeur qui se serre un peu, et les yeux qui pleurent beaucoup, je vois les signes que nous avons tous manqués, parce qu’on ne les comprend qu’après.

Il était taillé pour vivre 100 ans, c’est ce que le médecin m’a expliqué, quand je suis allée le voir, alors qu’on avait dû lui couper les deux jambes (parce qu’on sait mettre enceinte une femme de 50 ans, mais pas déboucher une artère chez une vieille personne !). Recroquevillé dans son lit, déjà absent et ne voulant plus vivre, ne répondant plus quand on lui parlait, dans une détresse absolue dont personne ne pouvait le sortir malgré l’amour que nous avions pour lui, refusant de se nourrir, souffrant sans mot dire pour ne pas faire de mal à sa fille, il avait à brûler toute l’énergie que la vie lui avait donnée jusqu’à 100 ans, encore 10 ans de vie à consumer. Il lui a fallu 6 mois. 6 mois à se laisser mourir de faim et de chagrin, devant nous, impuissants… 6 mois pour 10 années. Trop de souffrances pour lui… et révolte de notre part : pourquoi ? Pourquoi s’acharner sur le vital et refuser le comprimé rose « parce qu’il va s’habituer… » ? A 90 ans il pouvait devenir accro et peut-être avoir autre chose que de l’angoisse à vivre.

Maman aurait préféré qu’il lui fasse de la peine en lui confiant ses chagrins et sa douleur. Moi aussi d’ailleurs, nous tous. C’était de lui qu’il s’agissait et qu’importait notre chagrin à nous, nous n’avions pas besoin d’être épargnés. Mais quand il répondait encore, il prétendait toujours que tout allait bien, c’est à d’autres, un peu étrangers, qu’il confessait « c’est tellement dur ». C’est pour lui mais trop tard, que Mrs Bibelot a fondé une association d’accompagnement des vieilles personnes à domicile (pas vraiment au point, les mentalités bloquent). S’il avait sû qu’il pourrait rentrer chez lui, il serait toujours là, j’en suis certaine, mais à l’époque ce n’était pas possible et il ne voulait pas non plus vivre chez sa fille. Il voulait être chez lui et non pas dans la meilleure maison de retraite possible. Il voulait être libre et ne le pouvait plus.

J’ai envie de lui dire aujourd’hui qu’il me manque depuis 5 ans très exactement, que je l’aime toujours, et que je l’aimerai toujours. Que sa fille l’aime toujours et porte en elle le souvenir du jeune papa qu’il a été. Je voudrais lui dire que pour moi il est toujours celui qui sait, aussi grand que le chêne qui portait son nom et qu’il m’avait fait découvrir. J’espère qu’il est heureux là où il est, qu’il n’y a pas de souffrance, qu’il arpente des forêts merveilleuses et rentre le soir avec sa récolte de champignons pour nous nourrir tous. J’ai envie de lui dire que j’avais plein de questions à lui poser et qu’il m’a fait un sale coup en se faisant trahir par son corps. J’ai envie que l’on sache qu’il a existé et que tant que ceux qui l’ont connus vivront, il sera toujours vivant.

Et vous les jeunes et les moins jeunes qui avez la chance d’avoir encore vos grands parents ou des arrières grands parents, peut-être qu’ils déparlent un peu, peut-êre qu’ils vous saoûlent avec leurs souvenirs. Prenez des notes, écoutez les, parlez-leur. Quand ils seront partis, il sera trop tard. Et c’est terrible le trop tard. Ils portent mai 68 ou n’importe quoi d’autre, une époque que vous n’avez pas connue, quelque chose qui vous échappe. Ils portent une vie à eux seuls, qui mérite une écoute, un regard, une question.

Delphine voulait interroger son arrière grand-père sur la deuxième guerre mondiale. Comme tout le monde, elle pensait qu’elle avait le temps. Elle reste en rade de ses questions et lui de la joie de la voir arriver et de lui répondre. Moi aussi quelque part et Mrs Bibelot également. Nous pensions, comme lui, avoir le temps.

Mais le temps fait ce qu’il veut, et nous ne savons pas celui qui nous est imparti. Carpe Diem. Un jour vous regretterez les radotages de grand maman… Et vous ne savez pas si demain sera pour vous, un autre jour… 5 ans que je me dis régulièrement « je le lui demanderai, il doit savoir… ». Sauf qu’il n’est plus là… Et 5 ans, c’est long, et cela n’ira pas en s’arrangeant… Plus le temps passera, et plus il me manquera, alors que je me rapprocherai de plus en plus des âges où je l’ai connu.

La vie c’est aussi perdre en chemin ceux que l’on aime. Aimons les vraiment pendant qu’ils sont là.

Une sorcière pas drôle sur ce coup là, je sais, mais c’est comme ça… (vous n’êtes pas ici que pour rigoler)

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