Un jour sans fin…

Il s’est levé un peu en retard ce matin, mais ce n’est pas grave, rien d’important ne l’attend aujourd’hui.  Il se prépare tranquillement comme il en a l’habitude et entend vaguement que la petite est malade. 38,5°. La grippe ?

Clothilde s’inquiète comme à son habitude et appelle le médecin. Il lui demande de le tenir au courant et sort en claquant la porte comme à l’ordinaire : elle va le lui reprocher ce soir, c’est certain. Il fait doux pour un mois de janvier. Et si les théories sur le réchauffement de la planète étaient réelles ? Quel avenir pour lui, sa femme, ses enfants, ceux à venir ?

En tous cas, pas besoin de gratter le pare brise, c’est toujours ça de pris. Il respire un air doux pour la saison, il se sent bien.

Il conduit machinalement. La voiture connaît la route pour arriver au bureau.

Ne pas oublier ce midi d’aller chercher la bague qu’il a commandée pour l’anniversaire de Clothilde. Elle va être contente, elle qui déteste être née après les fêtes, à une période où tout le monde trouve pratique de l’oublier ! Demain c’est déjà vendredi, le temps passe à une vitesse vertigineuse.

Le week end qui s’annonce est super sympa. Ses beaux parents prennent les deux petits, car il a réservé un week end en amoureux avec Clothilde pour fêter avec elle ses 35 ans. Demain soir, ils partent pour Amsterdam, reviendront tranquillement lundi dans la journée : il a posé son premier RTT de l’année, sans lui en parler bien sûr.

Sa belle mère le lui a dit : il a vraiment des attentions merveilleuses pour sa femme ! Bien sûr qu’ils garderont les enfants et les mettront à l’école le lundi matin. Pas de problème. Pourvu qu’une sale maladie pour la petite n’interdise à Clothilde de partir. Il n’est pas un père indigne, mais il sait que sa belle mère peut faire face à la grippe, à la gastro et à n’importe quoi, elle a eu 3 enfants…

Il rentre tôt le vendredi, assez en tous cas pour prévenir Clothilde de faire sa valise pour où elle verra bien. Elle aura le temps de préparer de quoi partir au moins 8 jours. Il sourit. Clothilde et ses sacs et valises, c’est toute une histoire, il a renoncé à comprendre. Lui bouclera son sac en 5 sets et emmènera les petits chez ses beaux parents, le temps qu’elle hésite entre pull bleu et rose pour prendre finalement le rouge.

Il a réservé un super hôtel dans Amsterdam, et déjà le rischtaffel qu’ils dégusteront dans un restaurant réputé et dans lequel il lui offrira sa bague : elle rêve de perle depuis des années…

Dernière intersection. Il est prioritaire. Machinalement il tourne la tête vers la gauche en ralentissant un peu, par habitude. Un camion est là, sur lui, qui roule à une allure vertigineuse pour la zone, lui est déjà engagé. Tout tourne soudain au ralenti. Le camion va lui rentrer dedans c’est certain, la voiture de derrière aussi qui lui colle au cul, alors qu’il songe vaguement à ralentir sans en avoir le temps, ni de braquer follement vers la droite.

Après le crash qui dure une éternité lui semble-t-il, il se relève : un miracle, c’est un miracle qu’iil ait été éjecté de la voiture ainsi, et n’ait pas une égratignure.

Sa voiture… Mon dieu, c’est sa voiture cette chose broyée, pliée en deux, ouverte, un chaos de tôles en vrac, projeté à 15 mètres de l’impact, dans les arbres qui bordent la route….

Les sirènes… Déjà ? Il va lui dire ce qu’il pense à ce camionneur dangereux qui roulait comme un fou et lui refusait la priorité, il va lui dire… Tout le monde l’a vu, qu’on lui avait refusé la priorité. Tout le monde court sur le bord de la route, plusieurs voitures se sont téléscopées, ça crie, il y a des blessés. Tout s’entrechoque dans sa tête, il ne comprend pas, car un homme se penche sur sa voiture et vomit longtemps dans l’herbe. Personne ne semble le voir. Par contre la vision de ce qu’il y a dans sa voiture, semble faire impression.

C’est alors qu’il comprend.

C’était un jour ordinaire, un jour comme les autres, rien d’important ne l’attendait ce jour là. Le seul vrai rendez-vous qu’il avait était avec la mort. Il n’a rien senti, rien pressenti. Il n’ira pas chercher la bague, il n’ira pas à Amsterdam, il n’a pas assez dit à ses parents et à sa femme et ses enfants, ses amis, ses frères et soeurs qu’il les aimait, il ne respirera plus l’air tiède d’un matin, tout lui a été retiré en une fraction de seconde, car maintenant tout est fini. Lentement il se sent aspiré vers un ailleurs qui ne lui fait plus peur.

Avec l’arrivée des pompiers, de la police, a commencé une longue chaîne téléphonique. Un pompier a pu récupérer son porte-feuille. Une femme sait tout à coup qu’elle ne reverra jamais son mari, des enfants qu’ils ne reverront jamais leur papa, des parents qu’ils ont perdu leur fils. Tout le monde va savoir et plus de gens qu’il ne l’aurait pensé vont pleurer. Des étrangers vont s’horrifier devant l’état du véhicule en se demandant comment on peut sortir vivant d’une telle horreur. On ne peut pas. Les sirènes continueront à évacuer les blessés légers, lui partant en dernier, car on ne pouvait plus rien pour lui. Du tout. On dira à madame « non, il vaut mieux ne pas le voir, gardez de lui le souvenir que vous en avez ». Quelqu’un d’autre ira à la mise en bière quand on aura remis en place les morceaux. C’est l’horreur. Lui, n’est plus qu’une chose informe que perosnne ne peut reconnaître. Et ce matin là, c’était un jour comme les autres….

Ce matin un homme est mort bêtement à 300 mètres de moi. J’ai pensé à lui toute la journée et je lui ai créé cette petite histoire pour lui rendre hommage. Nous avons été plusieurs à nous dire qu’heureusement on ne sait pas à l’avance « le jour et l’heure », et tout le monde a conduit prudemment et été étrangement silencieux. Nous entendions tous les sirènes du matin, certains revoyaient la voture broyée et entendaient les commentaires. La version circulant était que le camion roulait vraiment trop vite pour l’endroit, a effectivement refusé la priorité et que le choc a été tellement violent que la voiture de Mr X a été littéralement projetée contre les arbres du bord de route sur lesquels elle s’est disloquée et lui avec.

Qu’importe la vérité, la priorité forcée ou refusée, et vos droits. La voiture est un engin mortel, contre lequel il n’existe pas d’interdiction. Alors faites attention… Soyez prudents.

Je n’ai pas le coeur à répondre à vos commentaires ce soir… Je vous dis donc à demain.

Une sorcière qui entend encore et encore le bruit des sirènes sans fin, du matin d’un jour sans fin pour Mr X.

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