Oradour sur Glane

La veille, il y a eu les pendus de Tulle, aujourd’hui c’est le 10 juin 1944

C’est la soeur de tante Alphonsine (elles étaient trois soeurs), Caroline. Comment qu’elle s’emmerde dans le Limousin, alors que les nouvelles sont formelles, via la radio interdite : les alliés ont débarqué il y a 4 jours en Normandie. Ici on ne sait quasi RIEN. Elle s’emmerde… Et sa soeur a viré bobonne popotte, ses deux garçons sont infernaux, elle ne supporte pas…Et elle n’ose rien dire, elle est venue passer quelques jours de vacances pour que la petite qui vient d’avoir la scarlatine (avant les antibiotiques c’était grave) se remette… Des vacances de ce style.. Si elle avait sû elle serait restée chez elle, en Normandie, peinarde… D’ailleurs elle se demande jour après jour pourquoi le Limousin lui a été conseillé par son médecin, la Normandie c’est un climat sain aussi quoiqu’humide (en fait on saura après que son médecin était dans la résistance et qu’il savait qu’il se préparait quelque chose, précisément en Normandie, pas bon du tout pour une convalescente, il a envoyé tout ce qu’il pouvait convalescer ailleurs)

Des vacances comme ça, elle n’en souhaite à personne, elle est sur le point d’inventer le Club Med. Elle est là avec sa fille (Paulette) et maudit Mrs Bibelot d’avoir choppé la coqueluche, ce qui fait que du coup elle n’est pas venue les rejoindre comme prévu (parce que juste avant la coqueluche Mrs Bibelot avait fait une angine (emmerdeuse moyenne également, je précise, je ne me demande plus de qui Pulchérie tient) (et qu’avant les antibiotiques c’était grave aussi), et tousse à qui mieux mieux dans le Béri dont le climat semble parfait à Mrs Morgan qui n’a pas du tout envie d’envoyer sa fille dans le Limousin et surtout de l’y accompagner…

Paulette est infernale, du coup, Caroline l’a emmenée promener au son de « pourquoi il n’y a pas ma cousiiiiiine ? ». Que ce soit une petite cousine ou autre n’a aucune importance. Mrs Bibelot manque à la petite fille qui geint… (dans ma famille le décalage de génération reste d’actualité, et le restera forcément je pense, à moins que quelqu’un ne fasse un gosse à 12 ans ou 50 ans, et encore…).

Elle rentre tranquille vers le village après la promenade obligatoire destinée à calmer Paulette, en redoutant la soirée à venir. Le beau frère et sa plantation de porcs, les garçons qui veulent voir la culotte de Paulette… Sa soeur Martine devenue bobonne tranquille et jardinière en plus, en train de suivre la progression de ses « manges tout » (berk) et autres haricots, sans parler des plants de tomates et autres, c’est l’horreur pour elle qui ne fait que dans la vache laitière, alors que ça s’anime en Normandie (Oh combien ! mais elle ne sait pas à quel point). Elle aimerait bien qu’Alphonsine soit venue les rejoindre, mais Alphonsine déteste son beau frère du Limousin qui ne lui adresse jamais rien à envoyer à ses fils, et c’est comme ça.

Elle rentre tranquille, quelle heure est-il ? Elle ne s’en est jamais souvenu. Paulette cueille des fleurs et a cessé de demander pourquoi sa cousiiiine chérie n’est pas là. De loin elle voit un allemand en uniforme sur le chemin de terre qu’elle emprunte en revenant de promenade. Elle déteste les allemands en uniforme. Ca lui date de…, elle ne les supporte pas. Et celui là a l’air plus fier que les autres, et il a une mitraillette qu’il doit parfaitement maîtriser vu la manière dont il la tient, plus un air déterminé qu’elle déteste spontanément… Et que fait-il là ? Pas d’allemands dans le secteur normalement…

Un instinct, la baraka, quelque chose. Elle fait taire sa fille et se planque dans un buisson, des ronces probablement (on n’a jamais trop sû où). L’allemand ne les a pas vues. Elle transpire tout de même. Elle a peur. Une peur panique soudaine et inexpliquable, illogique, sans raison valable… Tout tourneboule en elle…

Reculer… Difficile dans ces ronciers… Faire taire sa fille surtout. Elle a trouvé le truc « on va mourir sinon, tais-toi ! ». Elle ne sait pas à quel point c’est vrai ce qu’elle dit à son enfant, elle ne pourra jamais le regretter. Elle constate au cours d’une heure qui passe que l’allemand laisse passer dans le sens entrée, mais pas repartir dans le sens sortie sur ce petit chemin très emprunté, et ce, sèchement. Et son coeur se serre. Elle a peur. Une peur panique. Elle sait tout à coup. Elle sent, elle pressent. Paulette est priée de faire pipi dans sa culotte puisque ça urge, elle en fait autant (il y a des urgences tout de même, quelles que soient les circonstances). Tout chavire en elle… Il faut qu’elle s’en aille loin de là… Le danger rôde…

Elle va rester là, dans les ronciers. Et pourvu que la gosse se taise. Paulette est chouineuse de nature, pourtant elle se tait, culotte mouillée ou pas. Elle a sentit l’urgence vitale et laissé tomber ses fleurs : pire, elle les planque. Elle échappe au « rabattage » par les allemands des gens travaillant dans les champs.

Caroline n’entendra pas ce qui se passera ce jour là. Elle n’entendra pas la fusillade, elle n’entendra pas les femmes et enfants brûlés vifs hurler dans l’église. Himler n’avait pas supporté de voir des femmes et enfants fusillés… C’était mieux qu’ils soient brûlés vifs, c’était son ordre à ce pauvre bouchon sensibleElle n’entendra rien, elle aura tout entendu et tout compris. Elle ne sentira pas l’odeur infecte que dégagent les corps qui brûlent. Sa fille, elle, a sû à quel point il fallait se taire et tout compris en peu de temps.

On (des « sauveteurs » consternés et anéantis) retrouvera la mère et la fille le lendemain…, immobiles depuis la veille, la fille soudain adulte protégeant la mère prostrée, farouchement. Comme quoi finalement, la mère avait tout entendu, tout sentit, tout ressentit… et l’enfant aussi qui n’avait que 8 ans… Ce qui l’a sauvée a peut-être été de prendre en charge sa mère, de comprendre en devenant adulte qu’il fallait surtout, surtout, se taire et ne plus exister. Les « sauveteurs » eurent du mal à faire se lever Caroline, recroquevillée sur elle-même et tétanisée. La « petite » pleura dans les bras de l’homme qui l’embarquait, à gros bouillons, larmes salvatrices sans doute. Caroline avait le regard vide et semblait ailleurs… On les a fait boire avant tout…

Caroline n’a plus jamais été la même après. Alphonsine est allée la voir à « l’asile »  dès son rapatriment en Normandie, voulant s’occuper de la survivante miraculée (ne cherchez pas son nom, seuls les rares rescapés d’Oradour en ayant réchappé étant des enfants du village et ils sont tellement si peu…) . Pendant de longs mois elle lui rendit visite dès qu’elle le pouvait et pleurait sur le regard mort de sa soeur alors que la troisième soeur et ses petits garçons n’avaient bien évidemment jamais été identifiée dans le magma infâme découvert dans l’église d’Oradour par les « sauveteurs ». Pour Alphonsine, il fallait sauver la survivante, toujours des priorités pour elle… De celles qui sauvent du chagrin absolu.

Seule Paulette réussissait à faire naître une petite flamme dans les yeux de sa mère, qu’elle entourait de ses bras en lui parlant tout bas à l’oreille. Une fille de plus dont il fallait s’occuper de loin pour Alphonsine (Alphonsine avait eu ses 4 fils dans la résistance, dont 2 seulement allaient revenir des camps quelques mois plus tard, et Mrs Morgan à assumer un peu, mais adulte déjà…). Elle ruina les économies de son mari pour prendre régulièrement le train et le car, pour aller s’occuper de sa nièce, jeter un regard sur son beau frère et s’occuper de sa soeur. Admirable ? Certainement. Elle ne savait pas qu’un jour elle serait obligée de rester à Paris coûte que coûte pour attendre puis soigner deux fils au bord de la mort, en laissant sa soeur, mais il y a des priorités dans la vie qui en dépassent d’autres.

Les familles se soudent comme elles le peuvent au gré des circonstances forcément mauvaises. Lorsque Louis et Léon furent capables de supporter un long trajet en 3ème classe, le beau frère proposa de les héberger avec leur mère, pour qu’ils se requinquent définitivement en Normandie (ce qu’ils firent). Alphonsine pouvait veiller sur ses garçons et aller voir sa soeur tous les jours… Jules venait les retrouver en fin de semaine.

Un beau jour (décembre 1945) Caroline est sortie de sa prostration, subitement, comme dans un film. Elle a retrouvé un regard normal, a demandé « et Martine ? ». Et bien non, Martine n’était pas sortie de l’église avec ses deux petits garçons, et le beau frère n’avait pas échappé à la fusillade et à ce qui avait suivi la fusillade. Elle a pleuré pendant 8 jours en redevenant elle-même… Elle a pu reprendre sa vie, en Normandie, dans une maison miraculeusement rescapée des bombardements, aux côtés d’une fille trop contente de retrouver sa maman, et d’un mari qui était allée la voir tous les jours en pronostiquant qu’elle s’en sortirait (dans la mesure où elle donnait l’impression de le reconnaitre très vaguement), comme Alphonsine qui y a cru jusqu’au bout…

Elle n’a jamais voulu raconter ce qu’elle avait entendu et ressenti, Paulette non plus d’ailleurs, elles n’en parlaient qu’entre elles.

Au mot « Oradour« , Caroline se refermait comme une huître. Elle en oubliait l’Oradour sur Vayres où elle avait de la famille également, théoriquement cible première des allemands au départ et qui aurait fait 3 fois plus de morts.  Elle fuyait les églises comme la peste et a abandonné à jamais toute pratique religieuse, et parfois, tante Alphonsine le disait toujours, elle avait le regard qui « partait ». Pas triste, pas malheureux, pas quémandeur de « raconte » « qu’est-ce qui ne va pas ». Elle s’absentait quelques heures, laissant tout en plan, étant ailleurs, Paulette prenant le relais pour l’administration de la ferme que Caroline avait à nouveau à gérer, avec un époux certe aimant, mais aimant également à penser qu’elle était tirée d’affaire (à l’époque les psy ne fleurissaient pas…)

Elle savait Paulette. Elle avait vécu la même chose. Elle avait elle aussi tout entendu, pissé dans sa culotte et chié dans son froc (pardonnez moi la vraie vérité) tremblé pendant des heures avec de l’horreur plein la tête. Inconscience de la jeunesse, mouchoir mis sur des souvenirs trop atroces ? Elle n’en parlait tout de même pas (jamais) de ce jour de juin où elle avait tout entendu… Elle n’a jamais voulu quitter sa mère et s’est mariée avec un voisin proche pour la voir tous les jours (l’aimait-elle ce voisin ?). Elles parlaient, chaque jour que dieu fait, paraît-il, et se taisaient instantanément quand quelqu’un arrivait. Elles parlaient certainement de ça. Mais les autres ne voulaient pas savoir. Pas même le mari et père… Le psy c’était pour dans longtemps.. Alphonsine a un beau jour renoncé à faire parler sa soeur, elle qui savait que la parole est salvatrice, elle avait fait son devoir et avait ses deuils à vivre réellement, car tout était terminé et l’espoir vain mort pour deux de ses garçons. Elle, elle avait besoin d’en parler et ne comprenait pas ce silence…

Et Mrs Bibelot a bien eu de la chance d’avoir la coqueluche à ce moment là… qui sait si elle avait été là, si elle ne serait pas restée jouer au village avec sa cousine… Il n’y aurait pas eu de promenade dont Caroline n’était pas fan. Je ne serais peut-être pas là.

C’est ce que les arabes appellent « la baraka »…

Seule Alphonsine allait chaque année déposer un bouquet de fleurs à Oradour le jour de la date anniversaire… Caroline a toujours refusé d’y retourner, d’autant qu’elle savait que le village était resté tel que, après le drame. Paulette n’a pas repris le flambeau pour des raisons évidentes…

Mais une pensée, même pas petite, pour tous ceux qui sont morts ce beau jour de juin. Car il paraît que c’était une belle journée

Une méchante sorcière… Ben oui, vos soucis sont tout autre que ce passé qui peut tout à coup devenir l’avenir..

Je sais c’est une réédition du 10 juin 2007, c’est l’anniversaire des 65 ans de cette date maudite, d’un nom de village de sinistre mémoire. Qu’avais-je à rajouter sur ce que j’avais écrit la première fois ? Rien !

Tout a été dit et écrit sur cette horreur absolue. Simplement, il faut perpétuer la mémoire de l’horreur pour qu’un jour peut-être, toute une génération se lève en disant NON !

Je me souviens des commentaires de 2007 qui n’ont pas pu être rapatriés sur le nouveau blog. Commentaires tous émouvants et prenant parti. Alors surtout, n’hésitez pas !

2 réponses sur “Oradour sur Glane”

  1. J’ai visité ce cite à 2 reprises, pour constater qu’on souhaite effacer les traces, laisser le temps gommer la force du silence…mais c’était l’époque du rapprochement fort entre la France et l’Allemagne pour construire l’Europe…

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