Mon héritage…

SourireComme je suis au quotidien, fauchée comme les blés (c’est beau non ?), j’oublie toujours que je vais laisser aux filles un héritage.

Les héritages se passent plus ou moins bien. Dans la famille du côté le plus fantaisiste (donc de Mrs Bibelot), nous avons deux soeurs qui se sont fâchées à mort pour une armoire (l’ormouaire) en fait…

L’ormouaire du Béri avec laquelle on ne rigolait pas, même qu’on se brouille et que comment que j’irai même pas à ton enterrement… Les descendants des deux brouillées à mort, ont eu l’intelligence de regarder l’ormouaire d’un oeil torve et de rester en contact.

Parce qu’un héritage, outre la valeur pécunière de certaines choses, c’est quelque chose de très particulier. Ce sont souvent sur des souvenirs communs que nait l’embrouille, la haine, la dispute. Bien sûr certaines personnes sont plus vénales que d’autres et souhaitent embarquer ce qui a le plus de valeur pour bien le marchander. Bien sûr, certains disent « je m’en fous » mais finissent par ne plus supporter celui oui celle qui prend systématiquement ce qui se vendra bien.

Dans les histoires d’héritage j’ai trouvé Miou Miou particulièrement abominable dans « Milou en mai » qui pique l’émeraude et transforme la maison de son père en brocante pour en récupérer un max dès le lendemain de la mort de sa grand-mère…

Comme je suis régulièrement fauchée (comme les blés), j’en oublie donc que si demain je me fais faucher par un bus (ne vous inquiétez pas, j’ai jeté du sel par dessus mon épaule gauche, et il n’y a pas de bus dans mon secteur), je laisse aux filles un héritage.

Le plus important étant mon appartement, je m’en vais vous causer du piano, parce que je suis d’humeur contrariante aujourd’hui (comment ça, comme d’habitude ?). De toutes manières, l’appart, elles n’auront qu’à le vendre et se partager le fric. Pas le choix.

Mon piano c’est toute une histoire. Il appartenait à la maman de Mrs Tricot qui en jouait divinement dès que nous avions le dos tourné, parce qu’elle trouvait que la vieillesse lui avait amoché les articulations. Je bavais devant le Pleyel et dès que je le pouvais et avec son autorisation, je tapais dessus (il n’y a pas d’autre terme).

Comme j’avais de l’oreille (comme quasi tout le monde dans la famille), j’ai maîtrisé un peu vite l’engin, juste à l’oreille, et pu jouer des petites mélodies A DEUX MAINS. L’oreille de l’aïeule s’alerta : cette petite a des dons, il faut qu’elle prenne des leçons. Elle m’en donna elle-même quelques unes. Puis un jour elle quitta sa maison où restait le piano, pour s’installer à demeure chez ma grand-mère. Munie d’une clef, tous les WE que nous passions non loin, j’allais jouer du piano. J’avais fini par m’acheter des partitions, et comme je ne savais pas lire les notes, j’en écrivais le nom des unes au dessus des autres, pour m’y retrouver. C’est ainsi que j’ai attaqué la sonate au clair de lune de B… que je voulais absolument pouvoir jouer. Et je n’avais qu’une solution, je sachant pas déchiffrer : apprendre par coeur ce que je jouais. Et je jouais ce que j’avais écrit en connaissant la mélodie par coeur.

Je m’y suis pelée dans cette maison l’hiver… J’y entendais craquer les ombres des fantômes du passé. Je pouvais jouer des heures et tout à coup je prenais peur, je fermais la fenêtre, et me sauvais en courant.

Lorsque nous avons déménagé à Rambouillet il y avait de la place pour LE piano que mon arrière grand-mère me destinait. Jean-Poirotte ayant entendu sa mère et ses soeurs faire des gammes, trouva qu’il était plus utile d’acheter une commode à mettre à la place du piano. Il le sait : je lui en veux encore…

Le temps passa. Le piano arriva enfin chez moi et Albert. J’avais le papier de mon arrière grand mère pour le don (j’étais de toutes manières la seule à m’y intéresser), et j’ai pu re-jouer, à peu près quand je le voulais, l’appartement étant bien insonorisé. Mais le vieux piano ne supportait pas l’appartement et l’accordeur venait tous les deux mois…

Et puis le temps à passé. Pour mes 30 ans, Albert m’a payé la remise en état du Pleyel, et un rang de perles. Et le Pleyel est revenu à la maison avec son cadre toujours en bois, mais entièrement rechevillé, comme neuf, ne demandant l’accordeur qu’une fois par an. Et comme nous avions les moyens, que j’avais du temps, j’ai décidé de prendre enfin des cours…

La première chose que fit le professeur fut de me faire acheter un livre vachement bien fait pour apprendre à lire les notes sans se poser trop de question. (En fait je déchiffrais bien la clef de sol, mais pas la clef de fa) Et il me demanda, à l’avance résigné, de jouer ce que je savais (j’avais attaqué Chopin, toujours à l’oreille et en déchiffrant très mal) et là me posa la question essentielle : mon père m’ayant refusé le piano et des cours, était-il capable de venir s’expliquer avec lui ? La réponse fut non. C’est la seule fois sur ce sujet, au cours de laquelle j’ai senti que mon père avait des remords… Pianiste j’aurais pu être, peut-être… Je me venge sur le clavier d’ordi, mais cela ne fait pas de musique.

Il y a eu la période « pavillon » avec Albert. C’est divin le pavillon. Vous pouvez jouer à n’importe quelle heure, répéter en faisant des fausses notes, vous mettre au point, sans déranger personne.

Pendant mon passage chez mes parents (4 ans), je jouais à peu près comme je voulais, comme chez moi auparavant, sauf que ma malinoise détestait Chopin, et que dès le premier accord plaqué, elle hurlait à la mort (uniquement sur Chopin, je précise). Cela amusait tout le monde mais me déconcentrait : peut-être que cette chienne avait une oreille exceptionnelle et sentait bien que je jouais comme une quiche.

Et puis je suis arrivée dans mon appart. Rien ne s’entend plus qu’un piano dans cette vieille résidence. Tant que je jouais normalement cela allait, mais dès que je commençais un nouveau morceau (donc répétitions, et fausses notes), les voisins me signalaient gentiment que…

23 ans (déjà) que je n’en ai pas joué et tout s’oublie. Je le regarde en bavant comme quand j’étais petite.

Delphine s’est inscrite depuis longtemps pour l’avoir en héritage de moi, Pulchérie n’en veut pas (du coup elle aura les perles, je ne sais pas si cela la réjouit particulièrement)… Mais l’héritage est toujours hasardeux… Peut-être qu’il ira, ce piano qui a été remis à neuf pour une somme non négligeable, à l’un de mes petits enfants qui bavera devant… En tous cas, j’espère qu’il ne sera jamais vendu à n’importe qui, et restera dans la famille.

Et dont je ne peux pas jouer depuis 23 ans sans déclencher une émeute, car je respecte mes voisins MOI… et que mon appartement est très très sonore…

Car la vie n’est qu’un long calvaire…

Une réponse sur “Mon héritage…”

  1. C’est bien dommage de ne plus jouer ! Les nouveaux pianos sont équipés avec un casque !
    Ma petite voisine joue du piano et je ne me plains jamais ! Je trouve ça joli !

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