Le pense bête…

Nous n’avons pas vu tout de suite que Mrs Morgan perdait ce qu’elle appelait « son si peu ».

Elle ne venait pas voir maman toutes les semaines, tenait des conversations au téléphone des plus normale. Et puis petit à petit, il y a eu des indices qui ont inquiété Mrs Bibelot, sa fille unique.

Et un beau jour, invitée à déjeuner chez sa mère, elle a machinalement regardé la grille des mots fléchés que sa mère faisait tous les jours.

Du n’importe quoi. Des lettres mises au hasard. Fort malheureusement, elle s’en est ouverte à son beau père, qui ne faisait lui, jamais de mots fléchés…

Cet homme pour lequel j’avais de l’affection, n’était intéressé dans la vie que par trois choses : les femmes, le fric, la bouffe. En vieillissant, il avait changé l’ordre de ses préférences… Il était évident que « mon chou » (ma grand-mère) était important pour lui, mais il s’est révélé sans scrupules…

Dans certains cas, on peut comprendre que certains en viennent au meurtre (je parle des héritiers)… Car en ce qui le concerne, il savait très bien que sa femme perdait la tête et était persuadé qu’elle partirait avant lui. Il avait merdé dans certains domaines et voyait là enfin, le moyen d’assurer son avenir.

Nous avions donc pris conscience qu’elle perdait la tête, et maman a pris un RV chez un neurologue en expliquant bien le problème : il s’agissait de dépister Alzheimer. Le motif de la visite avec l’accord du médecin : une visite de contrôle 1 an après une fracture du col du fémur et anesthésie pour mettre en place la prothèse.

Grave erreur, maman a averti son beau-père de la ruse. Il s’est empressé de tout faire pour annuler le RV, et ma grand mère a refusé de s’y rendre.

Pendant qu’il en était encore temps (pour lui), il lui faisait signer des donations chez le notaire, auxquelles elle s’était toujours refusée quand elle avait toute sa tête. En clair il déshéritait quasi totalement ma mère au sujet de laquelle il racontait partout qu’il avait été un père pour elle. Alors que Mrs Bibelot avait bel et bien son père, sans rupture entre elle et lui…

Mais bon, le destin rattrape parfois les malveillants. Il était persuadé qu’elle partirait avant lui et avait tout prévu pour. Sauf que c’est lui qui a été victime d’une attaque, le premier.

Maman et moi sommes parties immédiatement, pour trouver une femme totalement perdue, ne sachant pas ce qu’il se passait. Impossible pour Mrs Bibelot de la prendre chez elle : il fallait la faire hospitaliser et le médecin de famille était donc requis.

La pauvre a lutté, pour faire croire qu’elle avait toute sa tête, qu’elle était habituée à vivre seule pendant les absences « pour affaires » de son mari (ce que le médecin savait être totalement faux) pendant que je fouillais les papiers avec l’impression de jouer les vautours. Quelqu’un était passé avant moi : le fils du mari, premier sur la liste des personnes à prévenir. Tous les biens de valeur de Mrs Morgan avaient disparus.

Ses bijoux, destinés à sa fille et ses petites filles. Son argenterie. Sa vaisselle de grande valeur, tout, tout avait disparu ! Les bijoux, cela a frappé Mrs Bibelot au coeur : ils n’avaient pas une énorme valeur, mais cela venait de la famille. Pour les papiers, il y avait une attestation de son mari dans son sac à main : il ne pensait pas qu’elle servirait un jour.

Il y reconnaissait que tous les meubles de la propriété avaient été achetés par ma grand mère exclusivement, et l’état de ses biens en bijoux et autres.

Pendant que ma pauvre grand mère était embarquée par des ambulanciers très très gentils, vers un hôpital psychiatrique (point de salut sinon), accompagnée des larmes de sa fille, je constatais, consternée, ce qu’elle avait pu signer. 10 ans plus tôt elle avait bien dit, et devant son mari, que la donation au dernier vivant était hors de question etc… Tout était là, dans mes mains…

+ un pense bête, qui m’a fait comprendre pourquoi à chaque visite, elle montait tout le temps dans sa chambre.

  • Je m’appelle H. Morgan
  • Je suis née le 8 mai 1911 à Paris 14ème
  • J’ai une fille qui s’appelle Mrs Bibelot
  • Qui est née le 4 juin 1937 à Paris 14ème
  • Je suis divorcée de l’apiculteur
  • Je suis remariée avec Maurice depuis le …
  • J’ai 4 petits enfants qui s’appellent…
  • Coraline a 2 filles : Pulchérie et Delphine

Maman et moi avons pleuré devant ce pitoyable rappel des faits. ELLE SAVAIT. Il y a eu un moment où elle s’est rendu compte qu’elle perdait la boule.

L’examen de ses agendas après coup nous a révélé que toute seule, elle avait consulté des neurologues, plusieurs, et donc qu’elle s’était bien sentie partir de la tête. Qu’elle avait dû avoir peur. Que son mari avait bien profité de la situation (et fort heureusement, le notaire a remis les choses bien en place vu que c’est le mari qui est parti en premier et qu’il craignait une plainte pour signature d’une personne non capable, au grand damn du fils qui se voyait bien embarquer la moitié des meubles (il avait préparé une liste…)

Le pense bête je ne l’ai pas laissé à maman. Je le garde chez moi. Les soirs où je suis inexplicablement triste, je le relis et je la vois, partie pour encore 15 ans dans la dégringolade.

  • Ne pas se souvenir de ce qu’il vient de se passer. Elle a donc totalement ignoré le décès de son mari. Elle le croyait à l’hôpital (comme elle) et trouvait la coïncidence extraordinaire. Elle n’a jamais eu ce deuil à vivre…
  • Elle s’est retrouvée en maison de retraite médicalisé, ravie d’y être. Elle avait oublié son mari. Enfin le deuxième. Elle se croyait toujours mariée à l’apiculteur, qui, informé, refusa de jouer la comédie. Elle lui avait fait assez de mal, et le reste il n’en avait rien à foutre !
  • Comme elle était toujours belle, elle acceptait de faire des défilés de mode. Oui, elle s’y plaisait bien dans cette maison de retraite dont elle ne comprenait pas ce qu’elle était vraiment !
  • Un jour elle m’a prise pour sa mère et m’a suppliée de ne pas l’abandonner une fois de PLUS. Ca me reste toujours coincé dans l’estomac…
  • Un jour elle n’a plus reconnu maman : sa fille était une petite fille de 6 ans, et il y avait des allemands en France.
  • Un jour, elle n’a plus reconnu personne…
  • Un jour elle n’a plus su parler. Pourtant on sentait bien que quelque chose voulait sortir. Dans sa tête c’était peut-être au point, mais une connexion manquait pour l’exprimer.
  • C’est la raison pour laquelle nous lui parlions normalement. Qui sait ce que ressentent vraiment ceux qui sont atteints de cette sale maladie ?
  • Et nous lui avons emmené les derniers nouveaux nés de la famille. Elle a semblé comprendre et a été heureuse…
  • Nous n’avons pu que lui donner de la tendresse et de l’amour.
  • Elle est morte un moche jour d’on on ne sait quoi. Nous n’avons pas cherché à savoir. Elle avait 90 ans et était enfin libre…

Le pense bête était désormais inutile.

Je pense à elle comme à cette femme extraordinaire qui me donnait 50 F à ne pas dépenser n’importe comment dans une parfumerie.  Elle reste pour moi ma grand mère ET marraine, qui a veillé sur mon bon goùt, parce que le sien était impeccable.

C’est quand elle a cessé de se maquiller que nous avons compris, ma mère et moi que c’était vraiment la fin de son « si peu »

Et que qui que ce soit nous épargne tous…

Car la vie n’est qu’un long calvaire…

3 réponses sur “Le pense bête…”

  1. Bonsoir ,
    Votre post me touche bcp ce soir, ma grand mère maternelle étant touchée par cela et les années avant la maison de retraite ont été très dures pour ma mère…votre phrase « C’est quand elle a cessé de se maquiller que nous avons compris, ma mère et moi que c’était vraiment la fin de son « si peu » » je la comprend si bien …
    Ma grand mère si coquette qui ne mettait plus de rouge à lèvre, ne teignait plus ses cheveux … ne recousait plus ses boutons … quand on a vidé son appartement on a découvert, elle si douée en couture, un trench neuf dont elle avait lacéré le bas à grands coups de ciseau … et l’hygiène élémentaire qui disparaît peu à peu c’est terrible …
    Je ne l’ai pas vu depuis 1 an et demi suite au Covid, pas sûre qu’elle me reconnaisse encore, déjà que pour elle j’étais tjrs collégienne et non plus prof …

    De tendres pensées pour vous.

  2. Je suis toujours épatée de l’avarice/bêtise des gens! Je dois être trop naïve!
    Comment peuvent-ils se regarder dans une glace?

    Sinon, beaucoup de tendresse ressort de votre texte sur votre grand-mère!

  3. Je suis très touchée par ce récit de famille. Trouver ce pense-bête dans son sac à main a dû être si poignant pour vous. Une vie résumée en quelques lignes… Une vie, et beaucoup d’amour.

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