Quand la mort s’invite chez vous… (4)

200405784-001Nous sommes rentrés en silence, et je m’efforçais de ne penser qu’à une chose : conduire correctement.

Je n’ai pas dû prendre la bonne route, le corbillard était arrivé avant nous, et il y avait déjà du monde. J’étais totalement tétanisée, anesthésiée, incapable de pleurer. Je suis restée assise quelques instants dans la voiture, et Mélodie est venue me voir. Elle avait vraiment cru que j’allais tourner de l’oeil au funérarium… De plus, vu la manière dont tout le monde la renvoyait vers moi, l’arlésienne s’occupant de faire des allers et retours à la gare, je semblais être devenue le chef d’orchestre de la cérémonie qui allait se dérouler. Je n’avais pas besoin de cela…

Tout le monde arrivait petit à petit. Une cousine de papa venant du midi, serait amenée par sa fille. Une autre cousine devait prendre le train depuis Paris, et maman espérait que ce serait le même que celui de mes deux filles et de gendre n° 2, ce qui permettrait à l’arlésienne d’en récupérer 4 d’un coup à la gare. Elle n’avait pas grand espoir que cette cousine (une autre Coraline), puisse reconnaître à coup sûr deux jeunes femmes et un jeune homme, décrivant uniquement gendre n° 2 en oubliant totalement qu’à ce moment là, Pulchérie avait les cheveux violets : on ne pouvait pas les louper avec cette précision, mais il était trop tard.

Il y avait un monde fou, et il fallait saluer tout le monde, ce dont je me sentais incapable, à moins que les gens ne viennent spontanément me trouver. J’ai reçu un message sur mon portable et décidé de le lire plus tard. J’étais totalement à l’ouest, et j’ai salué peu de monde au départ, voyant arriver avec stupéfaction une de mes voisines (j’avais mis un faire-part dans le hall d’entrée, et elle ne s’était pas manifestée, alors qu’une autre m’avait mis un mot très gentil dans ma boîte à lettres, s’excusant de ne pas pouvoir être là).

La stupéfaction de mes filles n’était pas moindre. Elles en étaient restées à l’ennemie de jadis, quand elles habitaient encore avec moi… 20 années s’écroulaient d’un seul coup : qu’étaient-elles devenues ??? Elle, il me fallait bien aller la saluer, et la présenter à maman…

La configuration du cimetière et l’étroitesse de l’allée bordant la tombe 2 places, faisaient que le cercueil arriverait en bas du cimetière, le registre de condoléance mis contre la chapelle/ossuaire (première erreur, il eut mieux valu le placer à l’entrée du cimetière), que l’hommage serait rendu en bas, que l’inhumation se ferait sans l’assemblée (la marge de manoeuvre étant étroite elle aussi), car personne des pompes funèbres ne souhait qu’un petit incident traumatisant ne se produise (le cercueil qui tombe la tête en bas par exemple, et que l’on met en place en jurant… ? )

Après nous pourrions rejoindre la sépulture pour jeter des pétales de fleurs sur le cercueil (comme si c’était important, mais nous avions récusé avec l’arlésienne, sur les conseils de Mélodie, la rose à jeter qui « fait du bruit en tombant »), et puis quoi faire d’autre ?

Tout le monde étant rassemblé, le requiem de Mozart a retenti (musique pas assez forte, deuxième erreur), et papa est arrivé, porté par 6 hommes.

Voilà, c’était là. Nous avions redouté plus d’une fois ce moment au cours des dernières années, au cours des gros pépins de santé de papa qui s’en était toujours sorti. C’était là. On se croit préparé, on pense que l’on sera comme si, comme ça, mais non, rien n’est comme on le pensait. C’est là, c’est tout, quelque chose est déjà terminé…

J’étais toujours aussi sèche, alors que tout le monde sanglotait derrière et à côté de moi. Delphine avait oublié de prendre un mouchoir et ruisselait de mascara, Pulchérie s’était réfugiée dans les bras de gendre n° 1 qui sanglotait à n’en plus finir, gendre n° 2 n’ayant pas meilleures mine. Maman tenait le coup, statufiée et sèche également.

C’est la première fois que j’ai vu autant d’hommes pleurer : maintenant ils ne se retiennent plus comme jadis. Mon parrain et l’autre ami d’enfance de papa étaient effondrés.

C’était là, c’était déjà là, cela avait été redouté depuis des années. Je regardais cette boîte désormais posée sur deux trépieds, et je pensais à ce qu’il y avait dedans, image obsédante qui n’allait pas me quitter de sitôt.

Sur « l’auvergnat » de Brassens (que Mélodie aurait dû mettre plus fort, et en boucle, car il y avait beaucoup de monde) nous avons tous rendu le premier hommage, tout le monde ou presque posant une main sur le cercueil, parfois en murmurant quelque chose comme mon parrain « adieu vieux frère », et j’étais toujours aussi sèche, distribuant des kleenex, ayant hésité tellement longtemps à embrasser le cercueil que je suis passée un peu tard, ce qui aurait pu laisser penser que je m’en foutais, ou que j’étais une étrangère…

Puis le cercueil est parti vers le haut. Nous avons précisé qu’il y avait un registre à signer, et tout le monde à commencé à se bouger vers le registre, puis à se parler.

J’ai embrassé enfin les cousines de papa, ma petite cousine, et le moment est arrivé de remonter jusqu’à la tombe.

Maman a jeté la première des pétales, et s’est réfugiée derrière moi qui était arrivée derrière elle, et qui avait une vue plongeante sur le cercueil, 3 mètres plus bas.

Voilà, c’était là, j’en avais tellement eu peur de ce moment : papa était dans ce maudit trou, dans ce maudit cercueil portant une plaque avec son nom et ses dates de naissance et de mort. C’était là, et je ne pleurais pas, j’aurais tant aimé cependant pouvoir le faire. C’était coincé quelque part…

J’ai réalisé à quel point nous sommes seuls. Mon chagrin n’appartenait qu’à moi, je ne le partageais réellement avec personne d’autre, et personne d’autre ne le partageait réellement avec d’autres. Il y avait un amant/mari, grand amour, un père, un frère, un grand-père, un ami… Chacun fourbi sa peine et en fait ce qu’il peut.

Après, il y avait un goûter de prévu chez maman, et nous y étions nombreux. L’arlésienne avait fait des courses pour les boissons, les gâteaux, et s’était mise en cuisine la veille, alors que maman m’avait refusé de faire un quatre quart. Delphine s’est aperçue que je n’étais vraiment pas dans mon assiette, et m’a fait un chocolat froid que j’ai bu en me détendant un peu, parce que stupidement, depuis la mise en bière, j’en rêvais de ce chocolat froid, puis elle m’a obligée à avaler un morceau de gâteau qui a bien voulu passer, et m’a refait un chocolat froid.

C’est stupide à dire, parce que tout le monde le sait, et c’est une réalité, mais cette réunion famille/amis, est importante et devient rapidement assez gaie malgré la circonstance. On évoquait papa dans ce qu’il représentait de si différent pour les uns et les autres, nous discutions du passé et des disparus, de nos meilleurs souvenirs. Nous avons regretté une fois de plus avec les cousines et petites cousines, de ne nous voir qu’en des occasions pareilles, nous avons ri et plaisanté, nous avons parlé de notre enfance, des vacances passées ensembles l’année de la naissance de l’arlésienne. C’était super, et maman tenait toujours le coup. Je crois que de voir combien nous aimions papa tous, était un baume sur sa douleur à elle, qu’elle mettrait longtemps à exprimer.

Petit à petit les gens sont partis. Il y avait ceux qui proposaient de déposer quelqu’un, mon parrain qui devait regagner sa Bretagne, et tous ceux qui voulaient nous laisser en famille. Comité plus restreint, mais non moins sympathique. Je n’ai craqué qu’une seule fois, en revenant d’une vidange, dans les bras de tatie, parce qu’on avait laissé papa là-bas, tout seul, et que tout était injuste. Mais je ne pouvais toujours pas pleurer et j’ai eu du mal après, à me remettre dans le cercle.

J’étais tellement à l’ouest que tout à coup, j’ai réalisé que ma meilleure amie n’était pas là, elle qui adorait papa, elle que je connais depuis l’âge de 12 ans, et j’ai eu peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose en route. Elle avait été traumatisée, car papa était mort précisément le jour de son anniversaire, alors qu’elle avait redouté pour moi que cela ne se produise le jour du mien.

Le message sur mon portable, c’était elle, s’excusant de ne pouvoir venir car elle était malade, et redoutait la cérémonie (cérémonie difficile à vivre quand on a une gastro…) Je l’ai appelée en vitesse et elle m’a assurée qu’elle viendrait nous voir, maman et moi, d’ici quelques jours, avec des fleurs pour maman. Comme moi elle n’aime pas les fleurs que l’on sacrifie pour des personnes qui ne sont plus là…

Et puis est arrivée l’heure du dîner.

Il y avait mes deux tantes, l’arlésienne et ses deux enfants, mes deux filles et gendre n° 2, gendre n° 1 étant reparti chez ses parents, celle qui n’est pas comme les autres, maman, moi…

Une tablée curieuse, entre le rire et les larmes, la gravité et l’humour, avec une ombre que personne ne voulait nommer, que maman avait remplacée en bout de table…

… ET UN INCONNU qui fera le reste…

Déjà qu’il y avait le bijou mystérieux…

6 réponses sur “Quand la mort s’invite chez vous… (4)”

  1. Quel courage de raconter tout ça ! Tellement bien dit. Tu as raison, on est seul avec son deuil, avec sa peine, chacun son deuil, chacun ses souvenirs.
    Et oui ces réunions de famille après la cérémonie sont importantes, pour se rappeler.. et parce qu’on rit un peu nerveusement entre deux larmes. Courage à toi et aux tiens.

  2. Tes posts sont terribles.
    J’étais en larmes en lisant le début et voilà que tu parviens à réveiller ma curiosité en fin de billet !
    J’espère vraiment qu’écrire t’aide non pas à faire le deuil mais à traverser cette épreuve.

  3. Je ne me connectais plus que de temps en temps pour voir si tu étais revenue, et finalement j’ai laissé passer quelque temps… et donc je viens de tout lire d’une traite, retrouvant ta façon d’écrire qui fait que ton blog est le seul auquel je reste fidèle. Même dans la peine tu as réussi à nous captiver…
    Pas de réductions de corps depuis longtemps chez nous car nous sommes adeptes de la crémation et de la dispersion des cendres.
    Et je n’ai malheureusement pas eu la possibilité de me retrouver en famille après les obsèques de ma mère, mon frère m’ayant traînée chez le notaire toutes affaires cessantes… ce qui a d’ailleurs outré mes tantes et mon oncle qui se sont retrouvés, eux : ils en avaient bien besoin car ma mère a été la première (et à ce jour toujours la seule) à partir…
    Quant à moi, je me suis coltiné le notaire car mon frère voulait profiter du jour de congé pour tout faire…
    Et comme tu imagines la suite (répartition de l’héritage) a été de la même veine… et nous ne nous parlons plus !
    Bon courage à toi.

  4. Louisianne : aucun courage dans tout cela. J’avais besoin de partager totalement et vraiment, et j’ai réussi !
    Oui nous sommes totalement seuls. Ce n’est pas dans le bonheur que nous le sommes, mais dans le malheur…
    Seul un couple très unis vraiment, peut traverser ce moment de deuil définitif…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *